Sociologie des comportements sexuels
«La sociodémographe Maryse
Jaspard, spécialiste des questions liées à la sexualité et aux violences faites
aux femmes, se prête ici à l’exercice de la synthèse autour d’un sujet appartenant
à son domaine d’expertise: les comportements sexuels. Comme dans le reste de
ses travaux, elle aborde cet aspect de la vie sociale sous l’angle des rapports
de genre. En effet, les pratiques sexuelles semblent directement liées aux
rapports entre les sexes et constituent un point de rencontre entre social,
psychologique et biologique. Dans un contexte où la croyance en des pulsions
sexuelles qui auraient une force irrépressible a été ravivée, elle s’attache à
démontrer que la sexualité est régie par des normes et des institutions.
L’auteure interroge également la notion de «révolution sexuelle». A-t-elle
réellement eu lieu? A-t-on atteint la liberté sexuelle? Elle choisit d’aborder
ces questions de manière socio-historique en retraçant l’évolution des
pratiques sexuelles en France du Moyen-Âge à nos jours. Elle fait ainsi émerger
des constantes et des points de rupture dans les pratiques et les
représentations liées à la sexualité. La synthèse critique que nous offre ici
Maryse Jaspard mobilise une riche bibliographie, composée principalement de
résultats d’études quantitatives qu’elle complète en s’appuyant sur des
enquêtes qualitatives.
2Dans la première des cinq
parties de l’ouvrage, l’auteure rend compte de l’histoire des comportements
sexuels du Moyen-Âge jusqu’au XIXe siècle. Elle précise que «l’histoire
de la sexualité est l’histoire de l’intime, du caché, du non-dit» (p. 6),
donc de pratiques difficiles à cerner. Les connaissances relatives à cette
période – qui émanent majoritairement de points de vue masculins – témoignent
du poids exercé par les institutions sur les pratiques sexuelles. En effet, l’Église
chrétienne établit une «morale sexuelle», la médecine encourage ou réprouve au
fil de ses découvertes certains comportements, et le politique cherche à
réguler la sexualité à travers, notamment, l’encadrement de la prostitution.
3La deuxième partie de
cette synthèse s’attarde sur la première moitié du xxe siècle.
Pendant cette période, dans un contexte d’opposition entre volonté de liberté
sexuelle et morale conservatrice, un mouvement de remise en question de l’ordre
sexuel a permis de poser les jalons favorables à la «révolution sexuelle».
Celui-ci a plusieurs origines. D’abord, celle d’un mouvement militant pour la
libre maternité et l’accès à la contraception qui entraîne, entre autres, la
création du planning familial. Ensuite, celle des découvertes
scientifiques : la psychanalyse qui vient de naître avance que le but premier
de la sexualité n’est pas la reproduction mais le plaisir; les sciences
sociales s’intéressent à la sexualité humaine, découvrant d’autres manières de
la pratiquer et affirmant que «le sexe est socialisé» (p.38); certains
théorisent les liens entre sexualité et lutte des classes; et la sexologie voit
le jour.
4Poursuivant sa chronologie
par la période des années 1960 à 2010, la sociodémographe interroge le «mythe
de la révolution sexuelle». Dans un contexte où de nouvelles formes de
conjugalité émergent, bien que le modèle d’union dominant reste majoritaire, le
mouvement entamé au début du siècle se poursuit et la question de la sexualité
est politisée. Les événements de Mai 68 montrent, à coups de «Jouissons sans
entraves», que cette question peut mobiliser et fédérer, mais «la libération
sexuelle n’est encore qu’un mot d’ordre» (p. 53). C’est dans la décennie 1970
que le mouvement prend de l’ampleur et amorce les évolutions que connaîtra le
reste du siècle. L’éducation sexuelle est autorisée bien qu’elle ne se répande
que très progressivement ; le féminisme émerge et ses revendications
tournent principalement autour de la sexualité (droit à la contraception et à
l’avortement, lutte contre le viol et la réification du corps des femmes, revendication
du plaisir féminin); l’érotisme se démocratise peu à peu (littérature érotique
écrite du point de vue féminin, films pornographiques, cybersexualité). La
relative liberté sexuelle acquise au cours de cette décennie est de courte
durée : les années 1980 marquent un point de rupture en raison de
l’apparition du sida et de l’«injonction préventive» qui en résulte. Si de
nouveaux droits ont été acquis en matière de sexualité et si les pratiques
sexuelles sont moins réprimées par la morale, il paraît plus pertinent, selon
Maryse Jaspard, de parler de révolution des mœurs ou des rapports entre les
genres plutôt que de «révolution sexuelle». En effet, les avancées en matière
de liberté sexuelle concernent plutôt les femmes et les changements majeurs se
situent plus au niveau des rapports entre les genres que des pratiques
sexuelles en elles-mêmes.
5Maryse Jaspard s’éloigne
quelque peu de son fil rouge chronologique dans la quatrième partie pour
présenter les enquêtes statistiques sur lesquelles s’appuie le dernier chapitre
de sa synthèse. L’auteure adopte un regard critique sur celles-ci. Elle
explicite l’influence des contextes sociaux dans lesquels ces enquêtes ont été
réalisées sur la manière dont elles rendent compte du fait sexuel.
6La dernière partie du
livre reprend le fil chronologique pour en marquer la fin en abordant les
pratiques sexuelles contemporaines. La sociodémographe y explicite les
résultats des grandes enquêtes statistiques évoquées auparavant. Ces résultats
peuvent être regroupés en plusieurs thématiques: l’entrée dans la vie sexuelle,
les pratiques sexuelles (répertoires de pratiques et définitions de l’acte
sexuel), l’homosexualité, le cybersexe (évolution des modes de rencontre et des
pratiques liées aux évolutions techniques, cyberharcèlement), les pratiques
minoritaires (échangisme, libertinage, sadomasochisme) et la sexualité dans le
couple. Au sein de chaque thématique, on trouve des variations en fonction du
genre, comme le fait que les hommes et les femmes ne comptent pas leurs
partenaires sexuels de la même manière ou que les fluctuations du désir n’ont
pas les mêmes origines. Par exemple, une baisse de libido résulte souvent des
causes différentes pour les femmes (arrivée d’un enfant) et pour les hommes
(problèmes érectiles).»(…)
Maryse
Jaspard, Lectures
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