Migrer et souffrir



Une enquête ethnographique déconstruit l’image de communauté homogène qu’ont les immigrés chinois en France. En étudiant les souffrances diverses des sans-papiers, intellectuels exilés et jeunes qualifiés, elle parle aussi, en creux, des transformations de la Chine contemporaine.

«En dépit de leur importance numérique, les populations d’origine asiatique restent peu étudiées en France par rapport aux immigrations postcoloniales. De cette méconnaissance résulte un ensemble de stéréotypes qui, en les essentialisant, différencient ces populations des immigrés et descendants d’immigrés du continent africain, en insistant, entre autres, sur leur prétendue bonne intégration dans la société française. Les Chinois, dont le nombre de primo-arrivants était estimé à 450 000 en 2012, n’échappent pas à cette image. On les présente ordinairement comme un groupe discret, soucieux de faire parler de lui en bien, en dépit de poncifs récurrents sur un ethos communautaire propice à des activités illégales. Dans ce livre tiré de sa thèse, Simeng Wang montre pourtant qu’on ne saurait parler de ces migrants comme d’un groupe homogène, et, dans ce dessein, elle choisit de prendre pour objet leurs souffrances et celles de leurs descendants. Une enquête ethnographique de 4 ans en région parisienne l’a conduite sur des terrains variés (structures de soins psychiatriques, écoles, associations, lieux de travail, domiciles familiaux) où sa maîtrise du mandarin et du français lui a permis de jouer le rôle d’interprète et de médiatrice. En observant des familles chinoises dans des espaces qui sont aussi différentes scènes sociales, elle est parvenue à saisir la complexité de pratiques diverses.
Après une introduction qui expose l’objet, les enjeux et la méthodologie de sa recherche, S. Wang en présente les résultats dans 6 chapitres organisés chacun autour d’une question ou d’un thème. Le premier montre la diversité des populations chinoises en France en donnant au lecteur les éléments historiques, géographiques et politiques sans lesquels le propos perdrait en intelligibilité. Elle rappelle tout d’abord que l’immigration chinoise en France s’est faite en 3 grandes vagues. Le début du XXe siècle voit arriver 140 000 travailleurs originaires du Zhejiang, et plus précisément de Wenzhou. Après 1975, de nombreux Chinois d’Outre-Mer font partie des plus de 120 000 réfugiés qui fuient les guerres de l’ex-Indochine. (S. Wang choisit toutefois de ne pas les étudier, car ils ne parlent pas le mandarin et ont un parcours migratoire très différent.) À partir de 1990, une troisième vague, largement originaire du nord-est de la Chine, frappé par le chômage, arrive à son tour, pour échapper à la pauvreté. Mentionner ces 3 vagues d’immigration ne suffit toutefois pas à rendre compte de l’hétérogénéité des Chinois en France. S. Wang souligne en particulier l’importance des migrants qualifiés, rarement mentionnés dans les travaux sur l’immigration chinoise, et la situation des descendants d’immigrés chinois qui, quels que soient l’origine géographique et le statut social de leurs parents, connaissent en France des souffrances spécifiques.

La diversité des souffrances

La toile de fond dessinée, les 5 autres chapitres poursuivent le travail de déconstruction de la représentation des Chinois de France sous les traits d’une communauté homogène. Chacun d’eux prend en effet pour objet un type de souffrance qui caractérise en propre un groupe particulier de cette population. Le chapitre 2 porte sur les souffrances des exilés qui ont quitté la Chine après l’écrasement, le 4 juin 1989, de la place Tian’anmen. Anciens étudiants ou universitaires alors, ils sont ceux qui recourent le plus aux soins psychiatriques et à la psychothérapie. S. Wang montre, à leur sujet, que si leurs souffrances ont une origine assurément politique (ou « politisée », écrit-elle), elles possèdent également une dimension « politisante ». Car c’est notamment en replaçant sa souffrance psychique individuelle dans un cadre plus général de souffrances sociales et collectives que l’exilé peut espérer trouver une voie pour mieux vivre l’exil.
Les exilés ne sont toutefois pas les seuls à souffrir de la présence à distance du pays qu’ils ont quitté. Le chapitre suivant montre que les étudiants chinois venus en France de leur plein gré peuvent aussi pâtir du poids des normes matrimoniales prévalant en Chine. La pression familiale pour qu’ils fassent un « bon mariage » en conduit beaucoup à de graves troubles psychologiques. Pour le montrer, Simeng Wang analyse le dérèglement que subit en migration l’éthos matrimonial qui enjoint de ne pas différer l’âge du mariage et invite les femmes à choisir un partenaire disposant d’une position sociale et de ressources économiques stables, ce qui a pour conséquence de susciter l’inquiétude des jeunes hommes. De cette démonstration attentive aux rapports sociaux de genre, il ressort que les migrantes chinoises qualifiées s’adaptent moins difficilement à la vie en France que leurs homologues masculins, qui restent plus souvent seuls.
S. Wang se penche ensuite sur les désillusions des sans-papiers. Venus à Paris avec le rêve d’un sort meilleur, ils vivent au quotidien une situation précaire d’autant plus douloureuse que, dans un « mensonge collectif » (p. 89), ils la taisent pour ne pas perdre la face devant ceux qui sont restés au pays. Une échappatoire s’offre pourtant à certains, qui ont la possibilité d’obtenir, pour raison médicale, un droit au séjour temporaire ou la régularisation. Cette solution, analysée comme une « arme des faibles » au sens de James C. Scott, ne fait pas de ces clandestins des stratèges pour lesquels le recours au droit obéirait à un calcul utilitariste. S. Wang établit au contraire que, quelle que soit la vulnérabilité de leur condition, ils choisissent de demander à bénéficier de cette procédure après avoir pris en compte l’intérêt de leurs enfants. Car c’est en fait une plus grande confiance dans la médecine chinoise qui en conduit un grand nombre à revenir en Chine pour les faire soigner. La dimension morale qui informe ces choix révèle par contraste la profonde méconnaissance qu’ont les pouvoirs publics français des comportements réels de ces migrants, perçus avant tout comme des profiteurs des dispositifs socio-sanitaires.(…)»


Dominique Vidal, La vie des idées


Comentários

Mensagens populares deste blogue

Quelle histoire des idées politiques au XXIe siècle?

Un bébé presque parfait