Quelle histoire des idées politiques au XXIe siècle?
«Quelles sont les idées
politiques qui comptent pour comprendre le monde contemporain? Deux manuels
tentent, chacun à leur manière, de définir le canon de la philosophie politique
occidentale. Une mission impossible?
Quel doit être le canon de
la philosophie politique occidentale, et celui-ci peut-il être à la hauteur des
enjeux actuels tels que le changement climatique, le développement de
l’intelligence artificielle, ou encore l’extinction de la plupart des espèces,
pour ne citer que quelques-uns parmi les plus médiatisés? Deux manuels
universitaires, récemment parus en français et en anglais, amènent à se poser
cette question. C’est en effet la légitimité même du canon de la philosophique
politique qu’ils mettent en jeu par la manière dont ils sont construits. Le
premier, Histoire des idées politiques. La pensée politique occidentale de
l’Antiquité à nos jours, est paru sous la plume d’Olivier Nay, professeur
de science politique à l’Université Paris I. Il s’agit de la seconde édition
d’un manuel paru originellement en 2007 chez le même éditeur. Le second est The
Bloomsbury Companion to Political Philosophy, dirigé par Andrew Fiala,
professeur de philosophie à la California State University.
Œuvres pédagogiques
Ces deux ouvrages, tout
aussi exigeants l’un que l’autre pour le lecteur, se rejoignent par leur
évidente volonté de faire œuvre de pédagogie. Ils proposent tous deux une
synthèse de ce qu’un étudiant de premier cycle universitaire devrait savoir
avant d’aller plus loin. Ils offrent tous deux des chronologies et des
bibliographies permettant de bien saisir l’univers de références qu’ils
décrivent. Ils se placent toutefois d’emblée sur des plans disciplinaires
nettement différents.
L’ouvrage français, comme
son titre l’indique, se veut celui d’un historien. Il s’agit de faire tenir en
un peu plus de 650 pages serrées, organisés en forts chapitres chronologiques,
l’histoire des «grands débats philosophiques et historiques qui ont contribué à
la formation de la pensée occidentale». La fresque ainsi dressée, qui part des
philosophes grecs pour aboutir aux philosophes anglo-américains contemporains
(Michael Walzer ou Charles Taylor par exemple), tend à réinscrire chaque auteur
ou groupe d’auteurs abordés dans leur contexte politique, économique et social.
Il n’y a donc pas pour O. Nay d’énonciation d’une idée en dehors d’un contexte
qui lui donne, sinon son sens définitif, tout au moins son sens premier.
L’ouvrage anglais, qui ne
comporte lui qu’un peu plus de 270 pages, part d’une toute autre prémisse. Même
si l’histoire de la philosophie politique fait l’objet d’une réflexion en elle-même
(voir James Alexander, «The History of Political Philosophy», p. 19-31), il
s’agit bien d’initier le lecteur aux arguments pérennes de la philosophie
politique, en tant qu’ils peuvent déterminer ou non le devoir-être des sociétés
humaines. Organisé par chapitre thématique sous la plume chaque fois d’un
auteur différent, l’ouvrage entend donc proposer un état du débat philosophique
dans le monde anglo-américain. En effet, disons-le d’emblée, cet ouvrage
de synthèse témoigne d’un certain provincialisme: la bibliographie des
différents chapitres est presque exclusivement formé d’ouvrages ou d’articles
parus en anglais. Surtout, la bibliographie annotée (p. 259-264), qui entend
proposer des ouvrages majeurs à découvrir au lecteur débutant dans la matière,
ne comporte pour les dernières décennies qu’une majorité d’œuvres parues
directement en anglais. Seuls Michel Foucault et Jürgen Habermas – dans leur
version anglaise bien sûr – ont droit à une préconisation.
Les bibliographies d’O.
Nay ne présentent pas cette caractéristique, puisqu’elles sont ouvertes à
d’autres langues que le seul français. Cette fermeture du manuel anglais sur
une langue unique parait d’autant plus surprenante que l’ouvrage porte
pourtant, au-delà de ses intentions pédagogiques, une problématique qui aurait
dû écarter une telle orientation. En effet, cet ouvrage s’interroge sur la
place actuelle du canon philosophique occidental: qu’en faire alors que toutes
les sociétés humaines, sous l’effet de la globalisation à tous les sens du terme,
doivent mener une réflexion sur leur propre sort, et où l’Occident ne peut plus
décidément prétendre être le seul à s’exprimer? Globalisé donc sur deux plans
différents.
Après la nation, toujours
l’Occident
D’une part, le collectif
rassemblé par A. Fiala rend compte des nombreuses adaptations que doit mettre
en œuvre la philosophie politique pour tenir compte de l’obsolescence du cadre
national. Les chapitres d’A. Fiala sur la «Sovereignty» (p. 33-45) et celui de
Gillian Brock sur le «Cosmopolitalism» (p. 47-59) rendent bien compte de cette
tension nouvelle qu’introduit le temps présent au sein du canon philosophique
occidental: comment utiliser encore des arguments qui furent formulés dans un
temps où le cadre national ou communautaire de la réflexion n’était même pas un
objet de la pensée, mais une prémisse restée la plupart du temps implicite du
raisonnement?
D’autre part, globalisé au sens où la pensée occidentale – dont O. Nay décrit lui si bien le développement au cours des deux derniers millénaires – ne peut plus prétendre incarner à elle seul le destin de la philosophie politique. De fait, un chapitre entier, sous la plume de Eduardo Mendieta («Globalization, Cosmopolitics, Decoloniality: Politics for/of the Anthropocene», p. 213-221), est consacré à l’œuvre du penseur mexicano-argentin, Enrique Dussel. Ce dernier invite en effet à déconstruire l’histoire de la philosophie occidentale en montrant tout ce qu’elle doit à la rencontre avec l’Autre au moment de la conquête du Nouveau Monde.
D’autre part, globalisé au sens où la pensée occidentale – dont O. Nay décrit lui si bien le développement au cours des deux derniers millénaires – ne peut plus prétendre incarner à elle seul le destin de la philosophie politique. De fait, un chapitre entier, sous la plume de Eduardo Mendieta («Globalization, Cosmopolitics, Decoloniality: Politics for/of the Anthropocene», p. 213-221), est consacré à l’œuvre du penseur mexicano-argentin, Enrique Dussel. Ce dernier invite en effet à déconstruire l’histoire de la philosophie occidentale en montrant tout ce qu’elle doit à la rencontre avec l’Autre au moment de la conquête du Nouveau Monde.
Force est toutefois de
constater que tous les autres auteurs de ce même manuel sont bien incapables
(ou peu désireux?) de sortir de ce même canon philosophique, qui part
d’Aristote pour arriver à John Rawls ou Martha Nussbaum. Il est ainsi pour le
moins étonnant à ce compte-là que les philosophies politiques chinoise et
indienne ne trouvent ici aucune place. Il est vrai que, comme le montre le
chapitre consacré à une étude thématique de ce qui se publie actuellement dans
les grandes revues académiques de philosophie politique en langue anglaise
(Matthew Voorhees et J. Jeremy Winseki, «The Future(s) of Political Philosophy»,
p. 199-211), l’œuvre de John Rawls reste au centre des débats, tout comme
l’éthique appliquée qui utilise ce même canon philosophique pour réfléchir sur
des questions renouvelés par l’actualité comme la légitimité ou non du recours
à la torture pour lutter contre le terrorisme.(...)»
Crhistophe
Bouillaud, La Vie des idées
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