Internet et la brutalisation du débat public
Internet
nous rend-il plus agressifs, ou plus tolérants à l’égard de l’agressivité, dans
nos discussions politiques du quotidien? Romain Badouard dresse une
cartographie de la violence des débats en ligne, de ses usages et de ses
effets.
Le 3 juillet dernier,
le tribunal correctionnel de Paris a rendu une décision inédite: pour la
première fois en France, deux internautes anonymes ont été condamnés pour
cyberharcèlement à 6 mois de prison avec sursis et 2000€ d’amende, après avoir
proféré des menaces de mort à l’encontre de la journaliste Nadia Daam. À la
suite d’une chronique sur Europe 1 où elle prenait la défense de deux militants
féministes eux-mêmes victimes de cyberharcèlement, la journaliste avait fait
l’objet d’une campagne particulièrement violente sur des forums de discussion
et sur les réseaux sociaux (menaces de viol, appels au meurtre, divulgation de
son adresse personnelle, diffusion des photographies de sa fille accompagnées
de l’adresse de son école). Au procès, le fossé séparant la violence des propos
tenus et les justifications livrées par leurs auteurs ont
marqué les journalistes présents sur place: pour ces jeunes adultes, il
s’agissait d’humour et de provocations davantage que de réelles menaces. Ils
qualifiaient ainsi leurs propos d’échanges «trollesques» entre membres d’une
communauté qui partagent les mêmes codes de communication, et où l’ironie est
un registre d’expression particulièrement courant. Si cette décision de justice
marque une nouvelle étape dans la lutte contre le cyberharcèlement, elle rouvre
un vieux dossier pour les chercheurs en sciences sociales qui s’intéressent aux
pratiques participatives sur internet: celui de la «qualité» du débat public en
ligne.
Internet nous rend-il plus
agressifs, ou plus tolérants à l’égard de l’agressivité, dans nos discussions
politiques du quotidien? Pour certains observateurs, il semble indéniable
qu’internet, et les réseaux sociaux en particulier, favorisent la «violence expressive»,
engendrent un«ensauvagement»des
relations sociales ou accompagnent une«démocratisation
de la méchanceté». De notre côté, nous préférons aborder le sujet en
mobilisant le concept historiographique de «brutalisation», qui désigne
initialement un processus d’amplification de la violence politique dans
l’entre-deux-guerres, hérité de l’expérience de la Première Guerre Mondiale. Dans
le contexte qui nous intéresse ici, toute connotation guerrière ou toute
analogie avec le climat politique de l’époque est à proscrire: si nous
utilisons le terme de «brutalisation»[1],
c’est pour nous intéresser, comme les historiens qui ont mobilisé ce concept
dans leurs travaux, au double processus de banalisation et de légitimation de
la violence dans le débat public, qui semble aujourd’hui à l’œuvre dans
différents espaces de discussion en ligne.
Les causes de la
banalisation de la violence dans les conversations politiques du quotidien sont
plus complexes qu’il n’y paraît au premier abord et dépassent largement la
seule question de l’anonymat des internautes. Celle-ci présente des racines
culturelles, tant les pratiques d’échange propres au web disposent de leurs
propres codes, mais aussi sociales, quand l’agressivité en ligne se trouve des
justifications morales. Notre objectif est également de montrer que la violence
peut constituer une ressource stratégique dans le cadre de controverses autour
de sujets de société: faire taire un adversaire en l’intimidant permet alors
d’occuper l’espace du débat et d’assurer une visibilité optimale aux arguments
que l’on défend. Les plateformes de réseaux sociaux ne sont par ailleurs pas
exemptes de responsabilités dans ce dossier, dans la mesure où leur design
comme leurs modèles économiques favorisent la propagation de contenus
virulents, voire haineux. Les pouvoirs publics, de leur côté, incitent les
plateformes à s’investir davantage dans la régulation des contenus qu’ils
hébergent, laissant paradoxalement courir le risque d’une privatisation des
pouvoirs de censure sur internet.
La qualité du débat en
ligne
Au début des années 2000,
un courant de recherche à la croisée des sciences politiques et des sciences de
la communication s’est formé autour de l’analyse des formes de délibération sur
internet. Au moyen de méthodes de codage des conversations, les chercheurs et
chercheuses de ce champ ont entrepris de caractériser la culture de débat ayant
émergé en ligne. L’enjeu était de comprendre si les conditions de prise de
parole offertes par internet permettaient aux individus de s’émanciper d’un
certain nombre de carcans sociaux, d’évaluer la dimension constructive des
conversations en ligne ou encore d’étudier les registres d’expression utilisés
pour parler de politique au quotidien. Ces travaux ont mené à des résultats
parfois contradictoires [2]
: selon certains, internet permet aux individus qui n’osent pas prendre la
parole en public de faire valoir leurs arguments dans des conversations
politiques [3],
alors que selon d’autres les dynamiques de discussion dans les forums ne font
que renforcer la domination des leaders d’opinion et réduire au silence les
avis minoritaires [4]. De la même
façon, certaines enquêtes mettent en lumière la dimension constructive des
discussions quand celles-ci ont pour objectifs de prendre des décisions
affectant une communauté [5],
ou quand celles-ci se déroulent dans des espaces non partisans [6],
alors que d’autres soulignent la fréquence des dynamiques d’enfermement
idéologique quand les internautes campent sur leurs positions ou radicalisent
leurs argumentaires [7].
La première conclusion que
l’on peut tirer de cette somme d’études hétérogènes est qu’on ne débat pas
mieux ou moins bien sur internet qu’en face-à-face: on y débat autrement. La
seconde est qu’il n’existe pas une façon de débattre sur internet, mais
que chaque espace d’échange présente ses propres standards de discussion en
fonction du public qui s’y retrouve (public homogène ou hétérogène), de la
finalité de la discussion (parvenir à une décision commune ou échanger de
manière informelle) et de l’architecture de l’espace de débat (les technologies
mobilisées pour échanger engendrent des dynamiques plus ou moins
délibératives).
Si la «qualité» d’un débat
est relative à l’espace dans lequel il prend place, il en va de même pour la
perception de l’agressivité: dans de nombreux espaces d’échange en ligne,
l’agressivité est un registre d’expression comme un autre et ne constitue pas
un obstacle à la bonne tenue de la discussion. Les travaux de Patricia Rossini
ont ainsi montré qu’un commentaire vulgaire ou virulent ne l’empêche pas d’être
sourcé ou argumenté et qu’en ce sens, l’agressivité intègre les répertoires
d’expression légitimes dans de nombreuses communautés en ligne [8].
La tolérance à l’égard des propos virulents se vérifie particulièrement lorsque
la violence expressive est tournée vers l’objet de la discussion plutôt que
vers un interlocuteur en particulier. Selon Rossini, les propos tenus par les
internautes sont proportionnellement plus agressifs dans les sections
commentaires des sites de médias que sur Facebook. L’hypothèse avancée par la
chercheuse pour expliquer cette constatation est que les discussions dans les
sections commentaires sont davantage orientées vers les questions de société ou
les personnalités publiques, alors que sur les réseaux sociaux la dimension
interpersonnelle de l’échange y prend plus d’importance. Pour le dire
autrement, une communauté qui débat se montrera plus tolérante à l’égard d’un
message vulgaire ou virulent si l’agressivité est tournée vers une personnalité
publique ou un sujet de société, que si elle s’adresse directement à l’une des
personnes qui participe à l’échange.
Transgresser les normes
Un autre cas où la
violence des propos tenus fait l’objet d’une certaine tolérance est celui des «trolls».
Le qualificatif de «troll» désigne un internaute plus ou moins malveillant dont
l’objectif est de «pourrir» des fils de discussion en générant artificiellement
des polémiques. Pour ce faire, il exprime un désaccord systématique avec ce qui
se dit, dénigre ses interlocuteurs ou tient des propos absurdes dans le seul
but d’irriter les autres participants à la discussion. Si le «troll» fait
l’objet d’une relative tolérance, c’est que ses prises de parole s’en prennent
au cadre de la discussion davantage qu’aux participants. Leurs interventions
pourraient même avoir des effets positifs sur la qualité des débats. Selon le
sociologue Antonio Casilli en effet, un troll fédère contre lui l’ensemble des
internautes présents dans un fil de discussion, qui vont ainsi dans leurs
réponses prendre la défense du collectif et réaffirmer leur appartenance à la
communauté. Le troll augmenterait ainsi le niveau d’attention de ces
interlocuteurs, stimulerait leur participation et in fine, contribuerait
indirectement à l’enrichissement de la conversation [9].
Les cas du «trolling» et
celui de l’agressivité comme registre d’expression, que l’on pourrait réunir
sous le terme d’«incivilités», doivent être distingués du cyberharcèlement et
des discours de haine, même si la frontière entre les genres est parfois
poreuse. Dans le premier cas, la véhémence des prises de parole ne constitue
pas une attaque contre un interlocuteur, mais une transgression des normes
sociales qui régissent un espace d’échange. Dans le second cas en revanche, les
propos ont une portée personnelle ou collective qui visent explicitement à
dénigrer un individu ou un groupe. Si ces pratiques sont punies par la loi en
vertu des dommages psychologiques qu’elles peuvent occasionner chez leurs
victimes, elles ont également des effets néfastes sur le débat public. Parce
qu’elles ont pour objectif de faire taire un individu ou de discréditer
l’opinion d’un groupe, elles peuvent être considérées comme des atteintes au
pluralisme démocratique. Elles engendrent des phénomènes de censures
collectives et d’auto-censure qui appauvrissent le débat. En octobre 2016, la
Commission Européenne a ainsi rendu publique une
enquête sur la haine en ligne réalisée dans les 28 États membres de
l’Union. Dans cette enquête, les 3/4 des sondés qui indiquaient suivre des
débats sur internet affirmaient avoir été témoins de discours de haines, de
menaces ou d’insultes. Pour la moitié d’entre eux, ces expériences les avaient
dissuadés de prendre part aux conversations alors même qu’ils le souhaitaient
initialement.
La justification morale de
l’agressivité
Le cyberharcèlement et les
discours de haine peuvent pourtant se trouver une justification morale qui
légitime leurs usages sur le web et les réseaux sociaux. La chercheuse
américaine Lindsay Blackwell a mené une étude dont les résultats vont dans ce
sens [10].
L’étude en question visait à caractériser les ressorts de l’acceptation de la
violence dans le débat en ligne. Pour ce faire, la chercheuse a réuni trois
panels différents à qui, à la manière de focus groups, elle a demandé de
réagir collectivement à un message qu’elle leur présentait. Le message était un
tweet, écrit par une certaine « Amy» s’adressant à une interlocutrice nommée «Sarah»
en ces termes: «Tu n’es qu’une conne. Suicide-toi.»...
Le premier groupe n’a eu
accès qu’au message en lui-même et il lui était demandé d’exprimer un niveau
d’acceptabilité des propos tenus. Comme on pouvait s’y attendre, ceux-ci ont
considéré le message d’Amy comme une transgression grave, condamnable et
injustifiée. Le même tweet a par la suite été présenté à un second panel, en
lui précisant que la «Sarah» en question avait volé 100 dollars à un couple de
personnes âgées. Pour le troisième groupe, la somme en question montait à 10
000 dollars. Dans le cas de ces deux panels, les réactions ont considérablement
varié par rapport aux premières réactions: le message d’«Amy» était toujours
perçu comme une transgression condamnable, mais celle-ci était majoritairement
considérée comme légitime par les membres des panels. Selon Lindsay Blackwell,
cette étude illustre la pratique de justice punitive très présente sur les
réseaux sociaux, qui s’apparente à la «loi du talion» que l’on résume
généralement par l’expression «œil pour œil, dent pour dent». Les propos
injurieux y sont d’autant plus acceptés qu’ils s’adressent à une personne ayant
eu un comportement immoral ou qui sort de la norme, et pour lequel elle doit
être sanctionnée par la communauté.(…)
Romain Badouard, La vie
des idées

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