Quand l’insémination artificielle était contre nature
Enfanter,
à n’importe quel prix ? L’histoire de l’insémination artificielle et de sa
condamnation par l’Église catholique permet d’éclairer le débat actuel sur
l’ouverture de l’assistance médicale à la procréation aux femmes seules et aux
couples de femmes homosexuelles.
«Enfanter, à n’importe
quel prix ? L’histoire de l’insémination artificielle et de sa
condamnation par l’Église catholique permet d’éclairer le débat actuel sur
l’ouverture de l’assistance médicale à la procréation aux femmes seules et aux
couples de femmes homosexuelles.
De nos jours, 2 à 5 %
des naissances dans les pays occidentaux (3 % en
France) sont issues de l’assistance médicale à la procréation. Celle-ci
recouvre deux techniques principales, qui consistent à manipuler des gamètes
(spermatozoïdes et/ou ovules) hors du corps humain pour aboutir à une
conception : l’insémination artificielle et la fécondation in
vitro (FIV) avec transfert d’embryon. La première naissance humaine
issue de FIV est survenue au Royaume-Uni en 1978, avant la naissance
d’Amandine en France en 1982. Mais de quand date l’insémination artificielle,
et quelle est l’histoire de cette technique ? C’est l’objet de L’Autre
Genèse, de l’historien italien Emmanuel Betta, professeur à La Sapienza.
Les débuts de
l’insémination artificielle
Appelée « fécondation
artificielle » jusqu’aux années 1940, l’insémination artificielle remonte
au dernier tiers du XVIIIe siècle. À cette époque, des
naturalistes européens expérimentent sur des animaux diverses techniques de
fécondation artificielle, dans le but de comprendre les mécanismes de la
reproduction. Le biologiste italien Lazzaro Spallanzani (1729-1799) mène dans
les années 1770 des expériences sur des grenouilles. Il recueille le sperme
d’une grenouille mâle et en asperge des œufs extraits de l’abdomen d’une
femelle (fécondation artificielle extracorporelle), ce qui aboutit au
développement normal des œufs.
C’est donc le contact
physique entre le sperme et les œufs qui permet la reproduction, plutôt qu’une
« force vitale », ainsi que le voulait la théorie de la génération
spontanée. Spallanzani prolonge dans les années 1780 ses expériences sur des
mammifères, notamment des chiens (fécondation artificielle intracorporelle),
avec le même succès. Et dans les années 1790, le chirurgien britannique John
Hunter (1728-1793) recueille le sperme d’un homme, qu’il injecte dans le vagin
de son épouse, afin de contourner l’incapacité du couple à concevoir. Là
encore, cette fécondation artificielle aboutit à une naissance.
À partir des années 1830,
puis 1860, quelques médecins européens utilisent ces résultats expérimentaux
dans une perspective thérapeutique. À l’aide d’une seringue, ils cherchent à
contourner la stérilité de certains couples dont l’homme ou la femme souffre
d’une malformation empêchant la mise en contact du sperme et de l’ovule. Au
passage, ces médecins découvrent que la fécondation ne nécessite ni relations
sexuelles ni, a fortiori, le plaisir sexuel féminin.
Dans les années 1880, la
fécondation artificielle intègre les manuels de médecine : réservée aux
couples qui ne présentent pas de maladie héréditaire, elle constitue l’une des
façons de soigner certaines formes de stérilité, même si ce n’est encore qu’à
toute petite échelle. Ainsi la fécondation artificielle entre-t-elle dans le
débat public.
La réaction de l’Église
Au début du XXe siècle
et jusque dans l’entre-deux-guerres, les techniques d’insémination artificielle
animale et humaine se perfectionnent, notamment sous l’influence de biologistes
britanniques et russes qui les appliquent avec succès à l’élevage équin et
bovin, et ce à grande échelle. Aux États-Unis, le nombre annuel d’inséminations
artificielles humaines passe de quelques dizaines, dans les années 1900, à
quelques centaines, dans les années 1930, puis à plus d’un millier à partir des
années 1940.
L’insémination
artificielle est alors utilisée dans les pays occidentaux non seulement pour
traiter les problèmes de stérilité de certains couples, mais aussi — veut-on
croire — dans le but de lutter contre la baisse de la natalité (objectif
quantitatif) et contre la dégénérescence de l’espèce humaine (objectif
qualitatif et eugénique). Les médecins discutent de l’encadrement
déontologique, moral et juridique de la fécondation artificielle, cherchant à
préciser les droits et devoirs des époux, du médecin et de l’enfant à naître.
La quasi-totalité des inséminations artificielles sont alors — tout comme
aujourd’hui — des inséminations intraconjugales, l’insémination
artificielle avec donneur de sperme (IAD) étant assimilée à un adultère :
un acte qui viole l’honneur sexuel de l’époux, et qui ne doit donc être
pratiqué que dans le secret.
Quel jugement l’Église
catholique porte-t-elle sur cette technique ? En 1897, la Sacrée
Congrégation du Saint-Office émet un décret de condamnation de la fécondation
artificielle humaine, alors qu’elle n’est encore qu’une pratique thérapeutique
exceptionnelle. L’Église catholique a depuis lors confirmé plusieurs fois cette
condamnation, pour plusieurs raisons.
Tout d’abord,
l’insémination artificielle, assimilable à un adultère de l’épouse, serait
contraire à l’honneur de l’époux et à la « pudeur professionnelle »
des médecins. A fortiori, l’Église considère l’insémination
artificielle avec donneur comme de la fornication. Ensuite,
même lorsqu’elle est réalisée directement par les époux eux-mêmes, la collecte
du sperme requiert que l’homme commette le « péché d’Onan », ce qui
est contraire à la morale sexuelle.
Enfin, et plus
fondamentalement, la pratique de l’insémination artificielle viole la loi
morale naturelle et la loi divine : elle est contre nature, comme
l’indiquent ses origines vétérinaires et le fait que le sperme n’est pas
destiné à être manipulé. À ce jour, l’Église n’a jamais retenu l’argument selon
lequel l’insémination artificielle, en soignant certaines formes de stérilité,
permet à des couples d’atteindre la principale finalité du mariage et ainsi de
respecter certaines injonctions bibliques.
Le débat actuel
Malgré ses défauts — une
organisation peu claire, une couverture très inégale des différents pays
occidentaux et l’absence d’information sur les couples ayant eu recours à
l’insémination artificielle —, L’Autre Genèse est un
ouvrage instructif. Se rappeler l’histoire de l’insémination artificielle et
l’histoire de sa condamnation par l’Église peut être utile pour aborder les
débats actuels sur l’assistance médicale à la procréation.
Aujourd’hui, en France,
l’accès à l’assistance médicale à la procréation est réservé aux couples
stables, formés d’une femme et d’un homme en âge de procréer, et dont
l’infertilité est médicalement constatée. Dans ce contexte devrait s’ouvrir en
2018 et 2019 un débat sur l’opportunité d’ouvrir l’assistance médicale à la
procréation aux couples de femmes et aux femmes seules. Selon les sondages
d’opinion réalisés par l’IFOP, il apparaît que, depuis au moins les années
1990, une majorité des Français sont « plutôt » ou « tout à fait »
favorables à l’élargissement de l’assistance médicale à la procréation aux
femmes seules, et que, depuis 2014, une majorité des Français seraient aussi
favorables à son élargissement aux couples de femmes homosexuelles.(…)»
La
vie des idées, Jean-François Mignot
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