Le miroir russe
«Peuple
jeune contre vieux pays décadents, religion contre raison, esprit contre
matérialisme: les relations entre la Russie et l’Occident font fleurir les
clichés. En rappelant comment les idées circulent, une anthologie montre
l’Europe au miroir russe, de Pierre le Grand à Vladimir Poutine.
«La
Russie est un sphinx.
Exultante et triste
Ruisselante d’un sang noir ruisselant sur elle
Elle te regarde, te regarde toujours,
Avec haine, avec amour»
Exultante et triste
Ruisselante d’un sang noir ruisselant sur elle
Elle te regarde, te regarde toujours,
Avec haine, avec amour»
C’est en janvier 1918
qu’Alexandre Blok lançait à l’Europe son appel célèbre et ambigu à rejoindre le
«festin fraternel et joyeux» de la Révolution. Traduit en 1922 par Pierre
Pascal dans la revue Clarté, le poème «Les Scythes» prend un sens nouveau à la
lecture de la magistrale anthologie proposée par Michel Niqueux, L’Occident
vu de Russie. Anthologie de la pensée russe de Karamzine à Poutine.
Loin des clichés
Dans sa préface, Georges
Nivat souligne avec raison que les Français n’aiment guère les anthologies,
préférant à une réflexion argumentée et référencée les chocs spectaculaires
d’idées souvent simplifiées et décontextualisées. On pourrait ajouter qu’ils
préfèrent aussi aux dictionnaires critiques les «dictionnaires amoureux»
reflétant, avec plus ou moins de pertinence, l’opinion d’un seul auteur. De
fait, qu’elle soit abordée sur le papier, sur Internet ou dans les
conversations de salon, la question de la relation entre la Russie et
l’Occident fait fleurir à grande vitesse les points de vue personnels et les
clichés.
Peuple jeune contre
vieille Europe décadente, sens du collectif contre individualisme, religion
contre raison, esprit contre matérialisme, élève contre maître, humiliation
contre domination – autant de couples polémiques, autant d’antinomies
essentialisées qui illustreraient une relation d’amour/haine, sans synthèse ni
évolution possible, entre la Russie et l’Occident.
Il faut donc saluer
l’entreprise de Michel Niqueux, qui permet précisément de comprendre la
construction idéologique de la différence par un retour aux sources mêmes du
débat d’idées. Celui-ci a fait de l’Occident, comme l’indique l’exergue de
l’ouvrage, un «modèle à imiter, rattraper, dépasser, régénérer ou rejeter». 365
textes de 140 auteurs russes sont présentés, dont deux tiers de traductions
inédites, grâce à l’immense culture de l’auteur, mais aussi au travail
éditorial et critique particulièrement soigneux réalisé par l’Institut d’études
slaves, proposant la généalogie des documents, des biographies, des portraits
illustrés, une bibliographie, un index des noms propres et des thèmes (qui
permet de suivre transversalement des enjeux-clés tels que l’usage de la langue
russe ou l’éducation).
Une érudition intelligente
est placée au service de tout lecteur curieux de se faire lui-même une opinion
et de s’immerger, sans anachronisme ni parti pris, dans un débat qui se déploie
de la Révolution française à nos jours.»(…)
Sophie
Coeré, La vie des idées
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