Les paradoxes de la peur panique




«Comment réagissons-nous à la menace immédiate? Une représentation tenace veut que ce soit de manière individualiste, chacun pour soi. L’étude de situations d’attentats révèle pourtant que l’exposition au danger peut favoriser la coopération et l’entraide.
Imaginez qu’un incendie ravage une boîte de nuit, ou qu’un nombre conséquent de personnes soient convaincues que le feu a pris dans le bâtiment (la rumeur peut suffire). Les issues de secours sont limitées; disons qu’il n’y en a qu’une seule et qu’elle se compose d’une double porte. 1000 personnes (soit le double de la quantité maximale autorisée) doivent et veulent sortir. Cette situation fut celle des personnes venues s’amuser au Cocoanut Grove à Boston (États-Unis) le soir du 28 Novembre 1942. L’exemple est rapporté par Anthony Mawson dans Mass Panic and Social Attachment[1]. Au Cocoanut Grove à Boston, le feu s’était propagé très vite. Au total, près de 500 personnes y ont perdu la vie, et on estime que la plupart d’entre elles auraient pu y réchapper si les issues avaient été plus propices à une évacuation. Au lieu de cela, les victimes se sont bousculées et piétinées devant les portes de sortie trop exiguës, rendant bientôt la sortie impraticable. Antony Mawson parle même d’un amas de corps qui s’élevait jusqu’à bloquer l’issue de secours entière.
Un scénario similaire a peut-être suivi les attentats commis dans l’enceinte du Bataclan, le 13 novembre 2015, au Pulse à Orlando le 12 juin 2016 (États-Unis) ou plus récemment au Reina à Istanbul (Turquie), le soir du réveillon. Confronté à des assaillants prêts à tout, un large groupe d’individus doit chercher à se protéger. Dans ces nombreux cas, les mêmes questions se posent à celui qui s’intéresse en psychologue social ou en éthologue à la description des comportements individuels et collectifs en situation de danger: quelle est la probabilité que la queue ordonnée qui permet d’ordinaire l’évacuation se transforme en un piétinement généralisé? Quelle est la probabilité que les participants, d’abord calmes et enchantés par la soirée qu’ils sont venus passer et la musique sur laquelle ils sont venus danser, cèdent à la peur extrême? En somme, quelle est la probabilité que le lien social s’effondre et que chacun en vienne à se représenter autrui comme un obstacle à sa propre évacuation? La représentation classique et intuitive est qu’en de telles situations la foule céderait invariablement à la panique. Or, comme nous allons le voir, cette représentation est largement discréditée par les travaux les plus récents sur les situations de désastres[2].(…)»


Guillaume Dezecache, La vie des idées

Comentários

Mensagens populares deste blogue

Quelle histoire des idées politiques au XXIe siècle?

Migrer et souffrir

Un bébé presque parfait