L’économie sociale et solidaire n’existe pas
«Derrière la promotion du
monde associatif et de «l’économie sociale et solidaire», Matthieu Hély décèle
le désengagement de la fonction publique et la dérégulation programmée du
travail. Il faut en finir avec l’enchantement d’un monde associatif pris pour
ce qu’il n’est pas (un compromis entre plusieurs logiques antagonistes) pour
l’aborder comme ce qu’il est devenu : un marché du travail dont les
acteurs précarisés ont perdu le statut naguère garanti par la fonction
publique.
«Jusqu’à présent les
hommes se sont toujours fait des idées fausses sur eux-mêmes, sur ce qu’ils
sont ou devraient être. Ils ont organisé leurs rapports en fonction des
représentations qu’ils se faisaient de Dieu, de l’homme normal, etc. Ces
produits de leur cerveau ont grandi jusqu’à les dominer de toute leur hauteur.
Créateurs, ils se sont inclinés devant leurs propres créations. Libérons-les
donc des chimères, des idées, des dogmes, des êtres imaginaires sous le joug
desquels ils s’étiolent. Révoltons-nous contre la domination de ces idées.»,
Karl Marx, Avant-propos, L’idéologie allemande in Œuvres, vol.3,
Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade», 1982
L’institutionnalisation, sans
réel débat, de la notion «d’économie sociale et solidaire», utilisée comme
concept du monde académique et définie comme une catégorie administrative
faisant l’objet d’interventions publiques par le monde politique, soulève
plusieurs questions qui n’ont jamais été abordées dans le vaste ensemble de
publications consacrées à ce thème depuis son émergence. Chargée de répondre
tour à tour «à l’étranglement financier du développement, à la dérégulation de
l’économie et à la libéralisation des mouvements de capitaux, qui provoquent
partout le chômage de masse, les faillites en chaîne, la marginalisation
croissante des chômeurs de longue durée et de ceux qui savent qu’ils n’ont pas
la possibilité de retrouver un emploi à cause de leur âge, de leur manque de
qualification ou d’expérience professionnelle, de leur appartenance ethnique,
de leur sexe, etc.»[1]
par les fondateurs de cet oxymore, l’économie solidaire serait également «présente
partout où l’on promeut la recherche du bien commun, l’emploi des plus
défavorisés»[2]
selon les signataires du manifeste pour l’économie solidaire publié pendant la
dernière campagne présidentielle. C’est sans doute beaucoup attendre d’une
notion dont les valeurs et les pratiques qu’elle est censée circonscrire
varient considérablement d’un acteur à l’autre: faut-il, par exemple, inclure
dans la définition polysémique de «l’économie sociale et solidaire», la
promotion du «bénévolat de compétences»[3]
par des entreprises comme «The Walt Disney Company» qui mettent leur personnel
à disposition de causes associatives dans le cadre de leur temps de travail (ou
sur leur temps hors travail en contraignant fortement la participation
«volontaire») pour donner une âme et une morale à l’activité capitaliste? Dans
les rares textes où les auteurs se risquent à donner une définition, on reste
sceptique et perplexe face à son caractère normatif et performatif: «composante
spécifique de l’économie aux côtés des sphères publiques et marchandes,
l’économie solidaire peut-être définie comme l’ensemble des activités
économiques soumis à la volonté d’un agir démocratique où les rapports sociaux
de solidarité priment sur l’intérêt individuel ou le profit matériel; elle
contribue ainsi à la démocratisation de l’économie à partir d’engagements
citoyens». Suffisamment imprécise pour être revendiquée par une multitude
d’acteurs allant des «entrepreneurs de morale» du monde associatif aux
entrepreneurs «sociaux et citoyens» du monde capitaliste et suffisamment
performative pour laisser penser que les pratiques qu’elle regrouperait sont
autonomes, l’«économie solidaire» semble ainsi avoir été élaborée pour donner
une illusoire homogénéité à un champ aussi hétérogène qu’hétéronome.(...)»
Matthieu
Hély, La Vie des idées
Comentários
Enviar um comentário