Du risque à la catastrophe - À propos d’un nouveau paradigme





L’omniprésence, au sein des sciences humaines et sociales, de la notion de catastrophe est l’indice que se construit un véritable paradigme qui entend se substituer à celui du risque sur lequel s’est construit le projet moderne. Selon un tel paradigme, l’homme, loin d’être maître de la nature et des transformations qu’il lui fait subir, s’avérerait faible, vulnérable, faillible. L’homme serait-il un «être pour la catastrophe»?
On assiste depuis dix ans à la multiplication, en sciences humaines et sociales, des travaux traitant de la catastrophe. En attestent les nombreuses publications, en sociologie[1], en anthropologie[2], en histoire[3] ou en philosophie[4], pour lesquelles elle est un objet central. Certaines revues y ont consacré de substantiels dossiers (Esprit, 2008; Le Portique, 2008; Terrain, 2010) croisant les différents champs disciplinaires. On peut penser que l’augmentation du nombre de catastrophes ces dernières années (par exemple, le tsunami en 2004, l’ouragan Katrina en 2005, le séisme en Haïti en 2010, plus récemment le tsunami au Japon, mais aussi l’explosion de l’usine AZF en 2001 ou l’attaque terroriste contre les Twin Towers en 2001) explique très largement que celles-ci fassent l’objet d’une attention particulière, qu’il s’agisse de comprendre ce qu’elles impliquent ou plus spécifiquement d’envisager les manières de s’en prévenir. Pour juste qu’elle soit, une telle explication reste limitée. Elle ne permet pas de comprendre en effet que l’on soit devenu récemment plus sensible à des événements qui ont toujours existé, sous une forme ou sous une autre. Habermas, après d’autres, l’a largement souligné: le XXe siècle fut le siècle des catastrophes (Habermas, 1998). Et, plus encore, elle ne permet pas de mesurer que les différentes études des catastrophes tendent à constituer, par delà la diversité de leurs approches, un champ de recherche dont la nouveauté tient à la constitution d’une catégorie originale.
Si la notion de catastrophe est féconde, sa définition reste néanmoins complexe. D’abord, elle regroupe des événements qui peuvent sembler assez largement hétérogènes. Sont ainsi appelés catastrophes à la fois des cataclysmes dont l’origine est naturelle (ouragans, tsunamis, tremblements de terre etc.) et des tragédies produites par la volonté ou l’incapacité de l’homme (attentats terroristes, accidents).
Ensuite, on peut considérer que la notion de catastrophe prend sens moins en regard des causes de l’événement que de ses effets: ce qui fait catastrophe, c’est l’intensité tragique, c’est l’ampleur des conséquences, c’est la mort collective donnée massivement et implacablement (Godin, 2008). Dans cette perspective, le partage entre ce qui relève de l’événement naturel et ce qui est lié aux effets de la technique est accessoire, d’autant qu’il est souvent difficile en la matière de décider ce qui est à l’origine de la catastrophe (des activités anthropiques, par exemple, peuvent entraîner une fragilisation des littoraux alors particulièrement exposés aux ouragans ou raz-de-marée). Cependant, du point de vue même de leurs effets, l’hétérogénéité des catastrophes demeure: comment mettre ainsi sur le même plan la Shoah, le 11 Septembre (Dupuy, 2005) et le crash du Concorde (Clavandier, 2011)? À cette hétérogénéité dans les effets s’ajoute une différence dans les modalités: car la catastrophe, c’est l’événement tragique qu’on décrit comme tel parce que l’on constate l’ampleur et le désastre de ses conséquences, mais c’est aussi celui que l’on prévoit, que l’on annonce et qu’il convient ainsi d’éviter (Dupuy, 2005). La catastrophe joue ainsi sur deux registres: celui du surgissement, de l’événement non prévu, et celui de l’annonce, de la prévision — elle est à la fois ce qui semble inévitable, ce qui l’inscrit en tant que tel dans le registre du monstrueux, et ce qui peut s’anticiper et ainsi être déjoué. Le concept a donc deux significations, qui ne s’accordent pas immédiatement: une signification scientifique (la catastrophe suppose un mode spécifique d’analyse), une signification éthique (la catastrophe est que l’on croit devoir arriver).(…)»


Florent Guénard e Philippe Simay

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