Pour une approche critique de la mixité sociale -Redistribuer les populations ou les ressources?





«Et si la mixité n’était pas toujours et partout le meilleur moyen de promouvoir l’égalité et la justice sociale? Sans hésiter à prendre à rebrousse-poil un certain nombre des conceptions les plus ancrées en matière d’éducation, de logement ou de politique de la ville, Éric Charmes défend une approche pragmatique de la mixité. Mais comment faire société si les espaces publics se rétractent? Le débat est ouvert.
Longtemps considérées comme des lieux de croisement et de mélange, les villes sont aujourd’hui regardées comme les théâtres d’une désagrégation du lien social[1]. Les plus aisés mettent de plus en plus explicitement en scène leur volonté de se tenir à l’écart des pauvres, avec notamment le développement des ensembles d’habitation privés et sécurisés (les gated communities). Les quartiers populaires, de plus en plus pauvres, deviennent pour leur part ce que certains sociologues n’hésitent plus à appeler des ghettos[2]. Cette ségrégation soulève de fait de graves problèmes. Les habitants des quartiers les plus pauvres souffrent ainsi d’un accès dégradé aux services et aux équipements urbains. Ils subissent également des inégalités dans l’accès à l’éducation, ce qui met en péril un projet central de nos sociétés, assurer l’égalité des chances. À plus long terme, la ségrégation menace les vertus politiques de la vie urbaine, les villes perdant leur capacité d’exposition à la différence et donc leur capacité à nourrir le lien social.
Pour lutter contre la ségrégation, la réaction immédiate consiste à favoriser la mixité dans les quartiers d’habitation. Cette idée a fortement influé sur les politiques récentes, particulièrement lorsque la gauche était au pouvoir, avec comme point culminant l’obligation faite aux communes de disposer d’au moins 20% de logements sociaux en vertu de la loi dite «Solidarité et renouvellement urbains» de 2000. Le succès de cette idée a été d’autant plus grand que le mélange social résonne avec des valeurs républicaines fondamentales. La mixité permettrait en effet l’intégration citoyenne et tiendrait à l’écart les tentations communautaristes. Les positions ont cependant évolué dernièrement, notamment chez Ségolène Royal, qui a dénoncé «l’hypocrisie» du discours sur la mixité sociale. Certains ont vu dans ses propos une illustration du caractère droitier de son positionnement politique. Nous ne nous livrerons pas ici à une exégèse de son discours, mais les vertus prêtées à la mixité sont de plus en plus contestées par les spécialistes de l’urbain, y compris parmi les plus à gauche; de plus en plus de chercheurs considèrent que l’enjeu est avant tout la solidarité redistributive et que cette solidarité ne passe pas nécessairement par un mélange social plus ou moins imposé. Plusieurs arguments justifient ce point de vue. Nous nous bornerons à en expliciter les principaux.
En exposant ces arguments, notre objectif n’est pas de remettre en cause la valeur de la mixité comme expérience urbaine. Ceux que la presse appelle les «bobos», et qui embourgeoisent les quartiers anciennement populaires des villes, disent tous leur plaisir de vivre dans des quartiers mélangés et animés. Par ailleurs, pour l’actuel gourou de la «créativité», Richard Florida, le mélange est source d’inspiration, d’idées nouvelles, de remise en cause des a priori… Bref, il stimule la «créativité» et est bénéfique au dynamisme des villes[3]. Soit. Mais il s’agit ici de discuter les effets supposés de la mixité sur l’intégration sociale et sur le «faire société», et plus largement de permettre l’ouverture d’un débat sur cette question à gauche. En effet, la valeur de la mixité est si profondément enracinée dans les esprits qu’il est parfois difficile de débattre de ses effets réels. Celui qui critique la mixité est vite soupçonné de vouloir faire prévaloir les intérêts individuels (la possibilité de choisir librement son école par exemple) sur les intérêts collectifs. La discussion est d’autant moins ouverte que l’actuel Président de la République a été le maire de l’une des communes les moins vertueuses en matière de construction de logements sociaux et que le gouvernement, à travers Christine Boutin, ministre du Logement et de la Ville, s’efforce d’assouplir les contraintes imposées par la loi Solidarité et renouvellement urbains. Critiquer la mixité actuellement, ce serait donc se ranger aux côtés de la droite et du Président de la République. Pourtant, sans adhérer aux valeurs (relativement confuses au demeurant) portées par Nicolas Sarkozy, on peut discuter des politiques visant à promouvoir la mixité et même, de la mixité comme valeur.»(…)


Éric Charmes, La vie des idées

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