Le procès de l’homosexualité
«Paris, 1933. Oscar
Dufrenne, magnat du music-hall et homosexuel notoire, est retrouvé assassiné
dans son bureau. Malgré l’arrestation d’un suspect, l’enquête piétine. Désir de
retour à l’ordre, violence politique, lente évolution des mœurs: l’affaire
dessine un portrait de la France de l’entre-deux-guerres.
Florence Tamagne,
spécialiste des groupes marginalisés dans les sociétés européennes — des
homosexuels aux jeunes, en passant par les rockers —, nous livre ici le
passionnant récit d’un crime jamais complètement élucidé. En déroulant
patiemment les différents fils d’une histoire embrouillée, elle hisse un fait
divers qui «alimenta pendant de longs mois [cette rubrique] de la presse
populaire, mais aussi les éditoriaux des journaux politiques» au rang de
symptôme du malaise qui rongeait la France, aux prises avec les conséquences
contradictoires de la Grande Guerre, entre aspiration au retour à l’ordre et
désir de transformation sociale.
Un self-made-man à
la fibre sociale
Tout commence par le
crime : dans la nuit du 24 septembre 1933, Oscar Dufrenne était retrouvé
mort, assassiné dans son bureau du Palace, un ancien music-hall transformé en
cinéma. Loin d’être inconnue, la victime avait alors une certaine
notoriété : conseiller municipal du 10e arrondissement de Paris et
conseiller général de la Seine, il était également président de la Fédération
des spectacles, ainsi que directeur et copropriétaire de plusieurs salles de
spectacle. Issu du milieu ouvrier lillois, Dufrenne était parti pauvre et sans
bagage de sa ville natale pour faire fortune dans la capitale. Type du self-made-man,
il était devenu un riche notable grâce à sa force de travail, à sa créativité
et à son entregent.
L’histoire de cet
assassinat donne d’abord l’occasion à l’auteure de dresser un tableau du monde
du spectacle et du théâtre de boulevard des années 1910 aux années 1930 à Paris
et dans les villégiatures à la mode de Normandie et de la Côte d’Azur. Si le
succès des revues, des théâtres et des music-halls ne s’était pas démenti
durant la guerre, autorisés après une brève interdiction à rouvrir sous
surveillance de la censure dès l’automne 1914, il s’amplifia durant les années
folles. Ce fut l’occasion, pour Dufrenne, de s’enrichir en proposant des
spectacles hauts en couleurs et en paillettes, fort prisés du public.
À côté de représentations
aux multiples scènes en tenues légères— «obscènes», disaient leurs détracteurs—,
Dufrenne était aussi un défenseur combatif des intérêts de sa profession auprès
des pouvoirs publics. Sensible aux conditions difficiles des ouvriers du
théâtre comme à celle des artistes, il bataillait contre leur précarité et
leurs salaires aléatoires. Tout en contribuant personnellement au financement
de la maison de retraite des artistes de Pont-aux-Dames (Seine-et-Marne) créée
au tournant du siècle, il chercha à apporter des solutions aux artistes au
chômage, tant au niveau municipal que dans sa pratique quotidienne. Il essaya
en vain de faire abolir le «droit des pauvres».
Cet impôt datant de
l’Ancien Régime était prélevé sur les recettes des spectacles pour alimenter
les caisses de l’Assistance publique. Pour les édiles, il semblait moral et
normal que les distractions des uns servent à soulager la misère des autres.
Pour Dufrenne, l’impôt grevait les bénéfices des directeurs des salles et
diminuait donc d’autant les cachets des artistes. À chacun la défense de ses
pauvres!(...)»
Daniele
Valdman, La vie des idées
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