Jean-Pierre Durand, La fabrique de l’homme nouveau. Travailler, consommer et se taire?
«1Quel sorte d’être humain
le XXIe siècle fait-il émerger dans le (ou à côté du) monde du
travail? Quelles répercussions l’organisation de la production a-t-elle sur les
comportements des consommateurs? En six chapitres nourris de nombreuses
enquêtes de terrain, le sociologue Jean-Pierre Durand démonte les promesses
d’autonomie et de responsabilité proposées aux travailleurs. Il fait apparaître
les contraintes du lean management, qui a envahi la plupart des secteurs
de production (industriels ou de services) depuis les années 1990 et oblige les
individus à adapter jusqu’à leur psychisme, au risque de détériorer leur santé
au travail et de vivre de nombreuses frustrations dans le domaine de la
consommation – celle des services, en particulier.
- 1 L’expression générique de Gramsci dans son article de1934, «Américanisme et Fordisme», concernai (...)
2C’est bien un homme
nouveau1 qui est ainsi
créé, à l’instar de celui qu’annonçait Gramsci au début du XXe siècle,
à l’avènement du fordisme et du taylorisme. À cette époque en effet, la
discipline au travail était largement entretenue par celle qui régissait la vie
domestique, jusque dans l’espace familial (lutte contre l’alcoolisme,
surveillance de la moralité, etc.). De nos jours, la transformation
anthropologique de l’homme occidental résulte de la généralisation du modèle du
lean management. De quoi s’agit-il?
3Le premier chapitre du
livre développe l’analyse de cette révolution invisible, importée du Japon, en
particulier dans le domaine de la construction automobile. La lean
production «combine trois éléments principaux: le juste-à-temps devenu flux
tendu, l’organisation du travail en groupe et un mode
spécifique de mobilisation-contrôle des salariés fondé sur l’évaluation individuelle»
(p.17-18).
4Les entreprises de
restauration rapide sont le lieu typique de la production en flux tendu:
les stocks de nourriture sont réduits à ce qui est juste nécessaire et sont
transformés ou cuits en quelques secondes; le flux tendu concerne aussi les
files d’attente des consommateurs, organisées de telle manière que la
main-d’œuvre soit toujours calculée au plus juste selon l’heure et le jour de
la semaine. Tout ceci est voulu par la direction, de manière à ce que les
salariés soient obligés de se mobiliser en restant dans une forme permanente de
tension. Le travail en groupe est une deuxième caractéristique du lean
management: sous prétexte de donner davantage d’autonomie et de
responsabiliser les travailleurs, il est contrôlé par la direction de manière
telle qu’il fonctionne sous la forme de «collectifs artificiels constitués de
salariés mis côte à côte» (p.25). Dès lors, ce sont les pairs qui exigent que
la production atteigne le niveau de qualité prévu, pour éviter que l’ensemble du
groupe soit pénalisé par la «faute» d’un des leurs. Enfin, la troisième
caractéristique est l’évaluation systématique du travail. L’objectif est
de mesurer non pas tant la qualification ou la compétence des travailleurs que
leur attachement et leur loyauté vis-à-vis de la direction de l’entreprise.
Ainsi, l’évaluation individuelle des comportements conduit les travailleurs à «adopter
les objectifs managériaux comme s’il s’agissait des leurs» (p.32).
5Comment se fabrique «l’homme
nouveau» dans ce nouvel environnement ? Il se trouve pris dans une forme de double
bind, puisqu’il doit à la fois faire preuve d’autonomie et de
responsabilité dans son travail et évoluer dans un cadre de contraintes
importantes fixé par la direction. C’est l’objet du deuxième chapitre du livre.
Comme la demande des managers est d’adhérer à un idéal d’entreprise impossible
à atteindre, certains «se trouvent déstabilisés jusqu’à perdre pied dans le
monde professionnel» (p.51). Se référant aux modèles du chêne et du roseau
développés par certains psychanalystes, Jean-Pierre Durand évoque la
multiplication des consultations de psychologues et psychiatres pour cause de
mal-être au travail – voire les suicides, dans les cas les plus graves. L’homme
nouveau doit donc se construire comme un sujet clivé et perdu, disjoint entre
ses aspirations à bien faire son travail et les contraintes qui lui sont
imposées. Celui qui adopte la posture du roseau est flexible et son psychisme
peut «s’ajuster à cette disjonction du social entre attentes-promesses et
désillusions» (p.54).
6Jean-Pierre Durand
élabore un modèle d’identité au travail inspiré des travaux de Renaud
Sainsaulieu et de Claude Dubar tout en s’en démarquant, préférant développer
une approche en termes de processus «jamais achevé, à partir duquel l’homme
nouveau puise les ressources nécessaires pour faire face à la disjonction entre
autonomie octroyée et inflexibilité du cadre d’exercice de celle-ci» (p.60). Il
défend un point de vue critique à l’égard du philosophe Axel Honneth, lui
reprochant une approche trop intersubjective de la reconnaissance. Car la
reconnaissance sociale au travail semble aujourd’hui vouée à l’impuissance,
dans une société conduisant les individus à accepter leurs conditions de vie
clivées.
7Ces deux chapitres ayant
posé les bases du lean management et des figures de l’homme nouveau qui
en résultent, Jean-Pierre Durand développe dans les chapitres 3 et 4 de
nombreuses observations concrètes dans différents types d’entreprises pour
montrer que la quasi-totalité des travailleurs est touchée par ce phénomène,
depuis les ouvriers chargés de la logistique (préparation des commandes des
entreprises, transport des biens entre lieux de production ou de distribution,
acheminement des commandes des particuliers dans la vente en ligne) jusqu’aux
ingénieurs chargés de la conception des produits et des services et à ceux
impliqués dans la recherche et développement (R&D). Dans l’organisation de
la logistique inspirée du lean management, le système machinique domine
complètement l’humain (p.90): l’entreprise Amazon illustre ce phénomène avec
évidence. Jean-Pierre Durand fait voir, à travers d’autres études de cas,
comment «une grande partie des nouveaux emplois créés dans les services (grande
distribution, restauration rapide, centres d’appels, plateformes logistiques,
etc.) reproduit non seulement la division du travail taylorienne, mais utilise
ses principes rationalisateurs pour simplifier le travail au maximum afin que
des salariés sans qualification puissent acquérir une excellente dextérité en
quelques jours» (p.91). Quant aux ingénieurs chargés de la conception de biens
ou de services, ou encore de la R&D, ils construisent des projets sous la
guidance des TIC (technologies de l’information et de la communication),
lesquelles ont intégré le principe du flux tendu à main d’œuvre réduite:
l’urgence y tient lieu de mode de management. Il en résulte un sentiment de
dépossession des contenus et du sens du travail à tous les étages de la
production.
8Le chapitre 4 examine la
transformation du travail dans le domaine des services, lequel est également
«contaminé» par le lean management, tout en étant limité dans sa
capacité de rationalisation – d’où les tentatives de systématiser le travail
des usagers et des consommateurs. Deux études de cas illustrent ces nouvelles
formes de rationalisation: celles de la SNCF et du Pôle emploi. Le travail en
flux tendu démantèle la qualité du service qui, auparavant, faisait appel à des
compétences particulières. Ces dernières sont progressivement abandonnées à
cause d’une simplification des procédures liée à la pression du temps (p.160),
entrainant une déshumanisation des rapports sociaux avec les usagers, devenus
des clients.
9Dans le chapitre 5 est
abordée l’impossible rationalisation des services. L’essentiel des
rationalisations dans le secteur des services a déjà été opéré dans les années
1970 à 1990 et le processus a atteint ses limites: c’est le cas dans les
banques et assurances, les transports publics, la grande distribution, la
restauration rapide, les centres d’appels téléphoniques, la logistique, mais
aussi dans l’ingénierie et le conseil aux entreprises ainsi que dans les
services au public : hôpitaux, enseignement, services sociaux d’aide aux
familles ou aux demandeurs d’emploi, sécurité publique… La difficulté de
rationaliser davantage provient du fait que la relation de service est dédiée à
un seul usager, consommateur ou client, et qu’elle comporte une part
d’incertitude quant au temps consacré à l’interaction entre l’intervenant et
son client.(…)»
Jean-Marie
Pierlot, Lectures
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