La culture européenne, culture de l'échange
«Que nous, citoyennes et
citoyens européens, peinions à construire l’Europe de nos vœux, cela va sans
dire. D’autant que nous ne pouvons plus nous contenter de ce que l’Europe crut
être longtemps : le sol de l’universel et le méridien du beau, du bien et du
vrai, des Lumières et du progrès, des droits de l’homme. Or on ne saurait se
résoudre, non plus, à céder à l’air du temps, peu favorable (c’est le moins
qu’on puisse dire) à l’idée même d’Europe.
Alors, comment penser
l’Europe (et non seulement l’UE) ? Suffira-t-il, comme beaucoup le croient
encore, de scander des références soi-disant communes pour forger un esprit
européen ? Et quelles références ? Certes, une tradition se construit, mais
devons-nous construire n’importe quoi afin de donner aux uns et aux autres des
motifs d’adhérer à cette idée ? Avec sa Brève histoire culturelle de
l’Europe, l’historienne Emmanuelle Loyer s’attache à répondre à ces
questions, dont nous proposons ici une lecture cependant plus philosophique
qu’historienne.
Une histoire culturelle
Plutôt que de s’enfermer
dans une idéologie du commun que l’on se forcerait à rendre crédible par des
références empilées – la culture européenne serait la somme de l’héritage des
Grecs, des Romains, de la chrétienté, des Lumières, de l’athéisme, etc. – ou
plutôt que de s’enquérir d’une identité toujours pensée comme essence,
uniformité et homogénéité, mieux valait sans aucun doute affronter le problème
autrement. L’historien Christophe Charle a indiqué jadis des pistes à suivre.
Entre autres, il indiquait une orientation centrale : l’idée même d’Europe a
varié en extension comme en compréhension, au moins durant les deux derniers
siècles.
Mais cela ne suffit pas.
Une telle histoire de l’Europe doit être culturelle, ce qui ne signifie pas
qu’elle ne s’intéresse qu’à la culture. Mais elle ne peut se contenter d’un
récit des successions royales ou des guerres, sur le mode de l’histoire
antérieure, celle des pouvoirs officiels. Elle doit thématiser les événements
en fonction de paramètres culturels : la ville, les spectacles, les mœurs, les
sensibilités, les échanges, les traductions, etc. Elle doit mettre en scène,
sans les négliger, les tensions, contradictions, les décalages, les
discordances entre les cultures en Europe. Elle doit encore se confronter à des
modernités différentielles. Elle doit enfin inscrire, désormais, l’Europe dans
la mondialisation.
C’est peu dire que le
chantier est à la fois délicat à aborder et tentant. Professeure à Sciences Po,
l’historienne qu’est Emmanuelle Loyer en assume les objectifs et les enjeux.
Elle ne néglige pas de justifier aussi une posture décisive à partir de trois
éléments : s’intéresser à cette question de 1914 à nos jours ; accepter l’idée
d’une histoire écrite depuis la France (sans constituer un point de vue
français) ; ne pas négliger pour autant le « moment français de la culture
européenne ».
Un itinéraire cartographié
L’auteure renvoie, pour
ouvrir le propos, à quelques références théoriques tout à fait éclairantes
quant à sa propre démarche. Elle s’appuie, implicitement, sur des
interrogations qu’elle puise, entre autres, chez Erich Auerbach, Walter Benjamin
et Virginia Woolf. Cette trilogie, qu’elle amplifie en cours de réflexion par
la référence à d’autres auteurs, induit toutefois une manière de tabler sur les
peines et les difficultés à entrer dans le régime de la modernité, de la part
de nombre d’Européens. Une poétique profonde serait-elle la flèche de l’idée
européenne ? Mais alors, s’agit-il d’une poétique de naufrages, dont le Titanic
fut éventuellement le modèle ?
Plus largement, la
cartographie dessinée par l’auteure – de Paris à Londres, de Berlin à Rome, de
Prague à Copenhague... – respecte l’axe choisi : relever les traits qui,
traduits dans des contextes historiques différents, identifient un fil
conducteur susceptible d’être appelé « Europe ». Par exemple, le montage ou la
fabrication des identités nationales au XIXe siècle. L’auteure
profite pleinement des travaux récents selon lesquels l’idée de tradition
renvoie à des élaborations toujours récentes (Eric Hobsbawm). Cette idée est
soutenue par de nombreuses productions d’un matériau « national » inventé à
chaque fois, mais dont la démarche est commune aux différents pays européens.
Ainsi élites savantes, artistes, érudits, écrivains ou archéologues se sont
lancés sur la piste d’un ancrage local susceptible de servir de lien national –
un lien dont le romantisme a été le fil conducteur, ouvrant sur le Nord de
l’Europe.
Évidemment la langue y est
une pièce essentielle, philologues et grammairiens forgeant des langues
nationales. Mais cela vaut aussi pour les arts de la scène : Schiller, Verdi et
Wagner ne sont pas les derniers à citer à cet égard, notamment en ce qui
concerne l’opéra et sa contribution au sentiment national. A l’époque des
constructions nationales, les médias identitaires sont aussi nombreux à se
mettre en place : École, journaux, pratiques sportives, romans se mêlent dans
cette expansion du sentiment national, appuyé sur des considérations
historiques, géographiques, patriotiques et morales.
Mais ce qui caractérise
non moins une surface d’échange européenne est la culture urbaine, que
l’auteure décrit fort justement à partir de l’esprit de Georg Simmel et de
Walter Benjamin. Cafés, journaux, spectacles, foules, etc. dessinent un
écosystème urbain européen. Le nouveau régime culturel de la ville est fait de
ces échanges dans lesquels le café est à la fois populaire et élitiste, où la
littérature est à la fois elle-même et journalisme, etc. On se souviendra du
fait que George Steiner soulignait autrefois : « Dessinez la carte des cafés,
vous obtiendrez l’un des jalons essentiels de la "notion d’Europe" ».
Une société du spectacle ?
La centralité du théâtre
dans l’histoire culturelle de l’Europe est un des éléments depuis longtemps
commentés, dès lors que l’on cherche des traits communs aux pays qui se
réclament de ce sous-continent. Sociétés urbaines et arts du spectacle ne se
séparent pas. D’ailleurs, le cinéma n’est pas la dernière pratique artistique à
produire des effets européens, selon cette échelle. L’auteure reprend ici les
travaux de Christophe Charle, déjà mentionné. Elle souligne la progressive
transformation de la géographie théâtrale dans les grandes villes de ce
territoire.
Les œuvres mises en public
méritent qu’on s’y arrête. Ce que fait l’auteure, en tentant de saisir
l’être-ensemble du spectacle vivant, dans la confrontation entre le monde de la
salle et le monde représenté sur la scène. Au demeurant, elle ne s’en tient pas
à un répertoire historique. Il est effectivement facile de dresser une
taxinomie des thèmes de spectacles, dans leur relation à la question de l’identité
nationale des pays concernés. Poussant l’analyse plus loin, elle s’attache à
rendre compte des circulations avant-gardistes (pour chaque époque) dans les
différents contextes. L’analyse gagnerait à être prolongée : ici, elle vise
principalement à renseigner les transferts d’un pays à l’autre, plutôt qu’à
analyser les déplacements des répertoires. En l’occurrence, il aurait été
intéressant d’observer si le thème de l’Europe opère (ou non) une véritable
greffe dans les spectacles, jusqu’à nos jours (par exemple dans le spectacle We are
l’Europe).
En revanche, E. Loyer a
l’habileté d’articuler en permanence urbanisme, mœurs, architectures et effets
sensibles. Et elle n’oublie pas que cette question du spectacle traverse aussi,
dans toute l’Europe, la dimension coloniale, avec sa cohorte de spectacles «
sauvages » et autres « zoos humains ». C’est aussi cela, l’Europe, avant même
que se déploie un devenir postcolonial. Car – on a trop tendance à l’oublier –
en marge de l’histoire des faits de colonisation et de décolonisation se
conduisent des révoltes intellectuelles, culturelles, et plus encore,
épistémologiques, notamment contre les catégories coloniales choisies pour
penser l’autre et soi-même.
L’originalité du genre
L’un des chapitres les
plus originaux de l’ouvrage est celui qui traverse l’espace européen à partir
de la question du genre. Cette dernière devient ici un outil heuristique qui
permet de relire et de renouveler de nombreux secteurs de l’histoire. Pour en
suivre les données, il faut rappeler que, par « genre », on entend le discours
sur la différence des sexes, discours qui n’est pas absent de références aux
institutions, structures, rituels et symboles qui organisent la société
européenne. C’est bien sûr la construction sociale qui distribue les identités
féminines et masculines, et qui les rattache de manière privilégiée à telle ou
telle pratique, à tels ou tels sentiment ou valeur.
Cette perspective rejoint
l’historiographie indispensable, de nos jours, visant à tirer de l’oubli les
femmes, ordinaires ou non, que l’on enfermait dans la dimension privée et dans
les seules activités domestiques. Nul ne peut plus négliger le fait que cette
perspective renouvelle l’histoire des femmes, mais non moins l’histoire des
hommes. L’auteure parcourt alors trois dimensions : l’histoire politique et
l’exclusion des femmes de la politique démocratique ; l’ordre socio-politique
d’un monde en guerre, engageant les femmes dans un ordre sexué qu’elles vont
transformer ; l’examen des troubles apportés dans les identités sexuelles par
l’émergence de l’homosexualité et les redéfinitions de la virilité.(…)»
Christian Ruby,
Nonfiction.fr

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