À se fendre la poire. À propos de: Alain Vaillant, La Civilisation du rire




«Le rire, longtemps tenu pour instinctif, a une histoire. Elle s’emballe à l’ère démocratique, lorsque les sociétés s’industrialisent et se mondialisent. Les représentations relayées par les nouveaux médias forment alors une culture qui reflète les paradoxes de notre modernité.

Au milieu du XIXe siècle, un romancier français aujourd’hui presque oublié, Paul de Kock, fit rire des dizaines de milliers de lecteurs à travers le monde. Ses romans étaient lus à Paris et en province, traduits et exportés du Brésil et des États-Unis à la Russie, en passant par l’Allemagne et l’Angleterre. Et l’on se riait des mésaventures et des ridicules de personnages terriblement parisiens, honorables bourgeois du Marais, «lorettes» de la rue des Martyrs, jeunes gens des beaux quartiers ou accortes grisettes. Les scènes de Paul de Kock, écrivait un critique de l’époque, vous forcent «trop souvent, malgré vous, à remuer les lèvres, à rire, à éclater, à vous rouler dans des transports frénétiques, selon que vous habitez le premier, le second, le troisième ou le quatrième étage». Physiologie et sociologie du rire: le rire engage le corps, mais tous les corps ne s’engagent pas, ne doivent pas s’engager également dans le rire. Ici, le rire serait d’autant plus franc que l’on descendrait dans l’échelle sociale, en montant les étages d’un immeuble parisien du XIXe siècle, à une époque où le centre de Paris était encore populaire, et où la différenciation sociale se jouait le long des rampes d’escalier. Historicité du rire, aussi: aujourd’hui, on ne lit plus Paul de Kock. Non qu’il ne nous fasse plus rire, si nous le lisions: il y a suffisamment d’éléments de comique, – culbutes, malentendus et quiproquos –, ou encore de personnages à marottes, pour sourire, voire rigoler pour de bon. Mais, enfin, dirions-nous, ce rire-là est «daté».
Alain Vaillant aborde dans La Civilisation du rire toutes les facettes du rire: il ne s’agit donc pas d’un livre sur le comique, sur les procédés qui font rire, mais bien sur le rire lui-même, ce propre de l’homme qui interroge l’anthropologie, la psychologie, la psychanalyse, mais aussi la philosophie, la linguistique, l’histoire, la sociologie et les études littéraires. Alain Vaillant a brassé large et mène son lecteur dans une vaste exploration des territoires du rire, de la physiologie du rire à ses déclinaisons culturelles les plus contemporaines, de la littérature au cinéma en passant par le théâtre, la télévision et la bande-dessinée. La «civilisation» est donc entendue dans son sens le plus étendu, «comme le processus d’évolution des sociétés humaines et comme l’ensemble des formes culturelles par lesquelles il se traduit» (p. 126). Barbare, régressif, agressif, inquiétant, transgressif, onirique, libérateur, comment comprendre ce phénomène qui vous prend au ventre, parfois irrépressiblement, devant une situation incongrue ou à l’écoute d’une bonne blague?

Freud contre Bergson

Alain Vaillant nous ouvre la bibliothèque des théories du rire et fait ses choix: ce sera Freud, plutôt que Bergson, dont l’essai Le Rire (1899) repose «sur une conception du rire qui est fausse dans son principe» (p. 49). Deux éléments de l’analyse de Bergson semblent particulièrement erronés: la célèbre formule, à propos du comique ‒ «du mécanique plaqué sur du vivant» ‒ et l’idée selon laquelle le comique concerne l’intelligence «pure» et exige «quelque chose comme une anesthésie momentanée du cœur». Anesthésie du cœur? Mais le rire est émotionnel, empathique parfois. Mécanique du comique? Bergson vise bien plus la corporéité, la matérialité du vivant, que la mécanique sociale. D’ailleurs, note Alain Vaillant, de quoi rit-on dans Les Temps modernes de Chaplin? Non pas de la chaîne de montage mais de son dérèglement et de la confusion qui s’ensuit.
Mieux que Le Rire de Bergson, c’est l’essai de Freud Le Mot d’esprit et sa relation à l’inconscient (1905) qui donne de bonnes clés d’analyse – on note au passage, avec Alain Vaillant, combien, au tournant des XIXe et XXe siècles, le rire fut l’objet de toutes les attentions des sciences du psychisme, au moment même où triomphe le théâtre de boulevard. De l’analyse de Freud, Alain Vaillant retient la fonction libératrice des forces refoulées de l’inconscient et plus largement la décompression, le relâchement, le désamorçage permis par le rire. C’est le rire de l’enfant qui joue avec la langue, délire, se libère des interdits. Alain Vaillant consacre d’ailleurs de lumineuses pages à la littérature enfantine, et en particulier aux albums de Claude Ponti, infatigable inventeur de mots d’enfants, ou plutôt de mots pour enfants (le méchant Grabamor Crabamor, le joyeux éclapatouillage pâtissier dans des montagnes de farine, etc.).

Un rire pluriel

Il s’agit donc d’abord de dégager des principes: le premier tient au rapport entre le rire et la situation de danger. Nous flirtons sans cesse avec la peur: le rire vient quand nous parvenons à regarder ce qui nous menace comme un spectacle sans danger.
Le rire jaillit parce que je me représente le monde et que je prends conscience de cette représentation du monde effectuée par mon regard. (p. 34)
On retrouve ici la fonction de désamorçage déjà évoquée. Alain Vaillant distingue alors la dimension de représentation du rire (que l’on retrouve au théâtre) et celle de communication: le rire implique des partenaires (même virtuels), il se propage, et s’amplifie dans cette propagation (c’est la fonction des rires enregistrés dans les shows comiques); c’est là qu’il peut d’ailleurs devenir agressif, stigmatisant, hostile.
Le livre navigue ensuite entre les différentes dimensions du rire, exposant avec une grande clarté pédagogique ses mécanismes (l’incongruité, l’amplification ou expansion – où l’on retrouve les bons vieux comiques de situation et de répétition) et ses facettes: rires communautaires et agressifs d’un côté, rires de connivence, rires du mystificateur, humour pince-sans-rire, ironie, rires merveilleux, rires oniriques, rires du non-sens (chez Lewis Carroll), rires du génie et de l’artiste (Baudelaire, qui fut aussi le théoricien De l’essence du rire en 1855; Hugo dans L’Homme qui rit). Le spécialiste de la littérature du XIXe siècle qu’est Alain Vaillant nous donne là ses pages les plus éclairantes: en révélant la passion de Baudelaire pour le rire[1], le «comique absolu (…) [qui] libère l’imagination, rend l’esprit accessible, avec une intensité extraordinaire, à toutes les émotions sensibles» (p. 71); en revenant au sens du grotesque et de la fantaisie chez Victor Hugo; en s’arrêtant sur «l’ironie tristement jubilatoire» de Flaubert, quand «tout ce qui apparaît le plus sérieux dans la vie normale», sentiments ou engagements sincères en premier lieu, se trouve jugé du point de vue « de la blague supérieure» (p. 178).
Des principes, on en vient ainsi à une histoire culturelle et littéraire du rire, à laquelle Alain Vaillant avait déjà consacré de nombreux travaux, qui se trouvent ici synthétisés et systématisés[2]. De Rabelais aux humoristes contemporains, en passant par la police du rire au XVIIe siècle, la satire politique, la bande dessinée et l’art contemporain, Alain Vaillant brasse large, peut-être trop large pour ne pas perdre parfois en intensité analytique. Ses pages les plus convaincantes concernent à nouveau cette culture du rire dans laquelle ont baigné ses auteurs de prédilection, le rire de la grande ville du XIXe siècle, où tout devient spectacle, où l’on s’amuse de tout et de rien.(…)»


Judith Lyon-Caen, La Vie des idées

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