Pourquoi brûle-t-on des bibliothèques ? Violences sociales et culture de l’écrit
«Les récents épisodes de
révolte en banlieue ont confirmé que les bibliothèques étaient une cible
privilégiée lors des émeutes. Les sociologues Denis Merklen et Numa Murard ont
mené l’enquête sur la relation conflictuelle que certains jeunes entretiennent
avec la culture de l’écrit. Ils nous livrent leurs premiers résultats dans un
article inédit.
Les derniers épisodes de
révolte populaire à Villiers-le-Bel ont donné une nouvelle publicité à la question
des violences dont font l’objet les bibliothèques de quartier. En effet, les
bibliothèques sont la cible d’attaques diverses. Pendant les émeutes de
novembre 2005, une vingtaine de bibliothèques publiques ont été caillassées ou
incendiées. Plus quotidiennement, les bibliothèques et les bibliothécaires qui
travaillent dans les quartiers sont l’objet de violences: vols d’ordinateurs,
de CD et de DVD, incendie, caillassage des vitres, tags, désordres dans la
salle de lecture, menaces, salariés suivis dans la rue. Dans la nuit du scrutin
du second tour de l’élection présidentielle à nouveau des attaques de
bibliothèques ont été observées. Dans un quartier de Saint-Denis des jeunes ont
dit à une bibliothécaire: «Si Sarko passe, on vous brûle la bibliothèque »,
menace paradoxale face à un équipement de la mairie (communiste) de cette ville
du 93.
Depuis un peu plus d’un
an, nous menons une enquête de terrain pour tenter de comprendre ces événements
[1].
Comment sortir de la perplexité dans laquelle nous laisse le fait d’une
bibliothèque brûlée? Comment comprendre ces actes? Qu’est-ce qui est ciblé? Une
institution publique? Un bâtiment représentant le pouvoir ou la République? Une
bibliothèque… Mais qu’est-ce qu’une bibliothèque? Et qu’est-ce qu’une
bibliothèque pour eux, les auteurs des violences? Pour «eux», c’est-à-dire,
d’autres que nous? Le premier pas à faire pour sortir de l’embarras, c’est de
prendre conscience que nous autres, bibliothécaires, enseignants et
sociologues, nous faisons partie d’un même groupe particulier: nous gagnons
notre vie et nous affirmons notre position sociale dans le marché du livre. Le
livre est souvent présenté comme un attribut de l’individu, un support
d’approfondissement de son rapport à soi. Mais il est aussi un objet social
dont on se sert pour tracer des frontières entre les groupes et les catégories.
1. Ambivalentes
bibliothèques
Depuis plus de trente ans,
la bibliothèque est devenue un vecteur important de l’action municipale[2].
Partout les villes étendent vers les quartiers une action en faveur de la
« lecture publique». Par ce mouvement du livre, la «culture» prend une
impulsion centrifuge, la ville s’élargit. Les quartiers périphériques
accueillent cette présence qui vient, en principe, ennoblir le quartier. Parce
qu’elle contient des livres, la bibliothèque constitue une marque de prestige.
L’action municipale vient donc agir directement sur l’identité collective du
quartier (car les habitants constituent de plus en plus un groupe social
territorialement identifié).
Cette proximité de
l’équipement collectif devient aussi un capital social susceptible d’être
approprié par les individus. Les études montrent jusqu’à quel point les usages
variés des bibliothèques de quartier reflètent autant d’appropriations de la
part des habitants. La multiplicité d’univers que l’individu lecteur crée par
l’ouverture d’un livre (voir à ce propos les travaux de Roger Chartier sur la
multiplicité des «pratiques de la lecture»), est amplifiée par les usages
multiples que la bibliothèque suscite. Elle est investie comme lieu d’échanges
et de réunion, de contact avec la presse et avec les autres «supports» présents
dans ses locaux. Modernisées, les bibliothèques de quartier sont devenues des
«médiathèques»: le livre y est accompagné de CD et de DVD, de l’accès à
internet, d’espaces pour la recherche de travail, pour la réalisation des
devoirs scolaires, pour l’apprentissage des langues, etc. Un souci
d’intégration «ethnique» ou de non discrimination nationale alimente la
présence de collections en langue étrangère. Ici, c’est l’arabe, dans un autre
quartier les langues asiatiques, plus loin l’espagnol, selon un critère qui
n’obéit pas tant à une étude de la demande qu’aux représentations que les
bibliothécaires se font du «quartier» et de la morphologie des classes
populaires.
La bibliothèque représente
une ressource pour des filles et des femmes qui y trouvent des espaces et des
moyens pour échapper au contrôle masculin ou familial. Elle constitue aussi une
ressource pour des jeunes vis-à-vis du marché du travail et de l’exigence
scolaire; c’est un moyen qu’exploitent également enfants et personnes âgées.
Parce qu’elle offre une voie d’accès à la cité et parce qu’elle contribue à
désenclaver les «cités», elle affirme la citoyenneté[3].
Et parce qu’elle sert de support à la fois à l’exploration de la subjectivité
et à l’investissement du monde, la bibliothèque nourrit également de multiples
formes d’affirmation individuelle. Rendant possible des investissements
multiples aux individus, la bibliothèque de quartier constitue un véritable
espace public. Elle est souvent l’unique espace ouvert (en principe) à tous,
gratuit, offrant un accès (en principe) direct, sans médiation obligatoire,
sans la nécessité de montrer «patte blanche».
Mais la présence de la
bibliothèque dans les quartiers représente également une force importante de
clivage. Elle contribue au traçage de frontières sociales, ouvre beaucoup de
portes d’intégration, mais elle en ferme d’autres. Avec l’école, elle
représente pour certains une barrière ou un vecteur d’exclusion. Dans le cadre
des dynamiques qui traversent l’univers populaire, les bibliothèques sont
perçues parfois comme une force sociale venue de l’extérieur. Elles présentent
ainsi un autre visage. A l’opposé d’un espace public, elles font figure
d’emblème d’un groupe face à un autre, du choix d’un mode d’intégration qui
disqualifie ceux qui n’y ont pas accès, qui décourage un type de sociabilité et
en promeut un autre. A commencer par le fait même que, dans les conditions
actuelles de sa présence sociale, le rapport au livre et à la lecture exige une
individualisation, un rapport à l’intimité, une certaine dextérité et un
rapport au corps fait de discipline, d’isolement, de silence, d’intériorisation
plutôt que d’extériorisation des émotions[4].
Si les pratiques de la lecture peuvent être multiples, elles sont dans le monde
populaire d’aujourd’hui largement dominées par la manière dont l’école apprend
à lire. On peut alors comprendre que l’accès aux livres exige une socialisation
qui, comme toute socialisation, peut représenter une rupture vis-à-vis de
certains univers sociaux et culturels. Les univers associés au Rap, au Hip-hop
et à la culture de rue, sont-ils compatibles avec cette forme d’intellectualité
représentée par le livre, ou au contraire l’une se constitue-t-elle en
opposition à l’autre? Cette culture n’est évidemment pas étrangère à l’écrit.
Mais elle mobilise une langue écrite qui répond aux exigences de la langue
parlée et des moyens de communication maîtrisés par le groupe (blog, téléphone
portable, courriel, chanson – le rap rentre sans doute dans le genre de la
«chanson à texte» et du «populaire savant»). Dans le même mouvement social qui
lui sert de support, cette culture populaire se trouve souvent en opposition
aux exigences de la langue écrite officielle, institutionnelle, à la grammaire
et à la syntaxe des livres et de l’école. Cette dernière forme de la langue
écrite répond aux exigences d’une autre position sociale, et elle apparaît
comme une langue étrangère à beaucoup d’habitants des quartiers.
2. Mutations des cultures
populaires
L’intervention des
bibliothèques au sein des quartiers participe des mutations des cultures
populaires. Celles-ci suivent sans doute les mutations des conditions de vie
des classes populaires et au premier chef celles de la classe ouvrière; c’est
dans ce cadre plus large qu’il faut inscrire les violences situées et
sporadiques, manifestes ici ou là, mais ayant pris un caractère trop endémique
pour s’autoriser d’une interprétation suivant seulement la piste du «local». La
désindustrialisation et la désagrégation du monde ouvrier, sa désolidarisation,
sa perte de capacité d’auto-reproduction (voir par exemple les travaux de Beaud
et Pialoux), l’effritement des cadres politiques, sociaux et urbains de sa
mémoire, ont commencé dans les années 1970 (voir par exemple les travaux de
Michel Verret) et ont atteint un tel degré que s’il est encore possible de
parler d’une condition ouvrière, il est devenu presque impossible de rendre
visible l’existence d’une classe ouvrière. Même lorsqu’une identité de
situation peut être observée et lorsque le besoin d’un agir collectif se fait
sentir, les ressources cognitives sur lesquelles s’appuyait l’identité sociale
paraissent épuisées. Parallèlement il n’y a pas eu de manifestations très
visibles de l’autre grande catégorie sociale, celle des employés,
majoritairement féminine. Enfin, le recrutement des artisans et des commerçants
a été de moins en moins un recrutement dans les rangs de la classe ouvrière,
après le départ à la retraite de ceux qui vivaient encore enracinés dans le
monde populaire, si bien que ce monde est devenu un paysage fragmenté et
presque illisible, sauf à être repeint aux couleurs de la nostalgie.
Dans ce paysage éclaté,
quelle est la place des cultures de l’écrit? Nous ne suivons pas les
interprétations selon lesquelles les nouvelles productions culturelles,
notamment ce qu’il est convenu d’appeler les «cultures urbaines», signeraient
la fin de l’adhésion des classes populaires à la culture de l’écrit. Nous
croyons bien plutôt que ces nouvelles formes expriment l’ambivalence de ce
rapport à l’écrit, entre adhésion et rejet. Ambivalence qui résulte d’une
rupture et d’un conflit entre les conditions concrètes de vie et de survie.
Dans son étude du Monde privé des ouvriers, Olivier Schwartz a mis en
évidence les transformations des modes de vie consécutives à la
désindustrialisation, transformations qui permettent aux uns d’échapper à la
prolétarisation tandis que les autres s’y enfoncent. Un écart se creuse sur un
vieux clivage, que masquait la solidarité des classes populaires mais qui n’en
était pas moins vivace, le clivage entre la classe ouvrière «respectable» ou
les fractions les mieux intégrées des classes populaires, et les prolétaires
les plus nus, ou les fractions des classes populaires les plus fragiles et
aussi les plus déviantes, que ce soit du point de vue des caractéristiques
familiales, des modèles éducatifs, des modes d’action collective et des
pratiques de la jeunesse ou des rapports sociaux de sexe. L’hédonisme et
l’ascétisme, ces deux grands éthos des classes populaires, ont pu changer de
proportions, de côté social et en même temps de contenu. L’hédonisme et
l’individualisme qui caractérisent ceux qui ont pu échapper à la
prolétarisation sont parfaitement compatibles avec le souci de la culture
cultivée tandis qu’elle peut apparaître aux autres comme un instrument
essentiel de l’humiliation qu’ils subissent. Dans l’obscurité de «la nuit des
prolétaires», suivant l’expression de Jacques Ranciere[5],
les uns continuent à lire et à écrire dans les formes de la littératie[6]
universelle[7],
tandis que les autres s’expriment déjà à la bombe de peinture et par le feu.
Mais l’enquête montre aussi que, parfois, une même personne peut être
successivement l’un et l’autre, voire en même temps l’un et l’autre.(…)»
La
Vie des idées, Denis Merklen & Numa Murard
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