Le populisme est-il antidémocratique ?
Le populisme, même de gauche, ne serait-il qu'un nouvel
avatar de la "haine de la démocratie" repérée par Jacques Rancière ?
«A suivre John P. Judis,
le populisme serait en pleine « explosion », propulsé dans un tourbillon
médiatique, politique et théorique : anti-populisme qui confond droite et
gauche posé par Yannis Stavrakakis, populisme proposé par Chantal Mouffe et
Ernesto Laclau et repris par Jean-Luc Mélenchon, contre-populisme d'Etienne
Balibar à dimension européenne. Mais la vague populiste n'est pas forcément
synonyme d'élan démocratique, si l’on se rappelle que Donald Trump, Viktor
Orban, Jaroslaw Kaczynski, Recep Tayyip Erdogan s'en réclament.
Dans ce dernier volet
d'une trilogie commencée en 2011 avec Pourquoi désobéir en démocratie ?
et Le Principe Démocratie, Sandra Laugier et Albert Ogien poursuivent
leur travail d'enquête conceptuelle autour du démocratique en explorant la
piste d'une antidémocratie. La mobilisation des ressources de la
sociologie compréhensive et d'une philosophie pragmatique inspirée de
Wittgenstein prend pour point de départ une définition extensive de la
démocratie comme régime et comme forme de vie. Partant du constat déjà étayé
par Jacques Rancière suivant lequel le temps présent serait marqué par une «
haine de la démocratie », l'ouvrage suit le fil directeur d'une critique
frontale du « populisme » qui ne serait qu'un mot attrape-tout, source de
confusion entre adversaires et défenseurs de la démocratie. Sans chercher à
restituer le détail d'une démonstration qui se déploie à l'épreuve des
événements (attentats terroristes, crise grecque, élections présidentielles),
la thèse principale tient à ce que le populisme serait fondamentalement
anti-démocratique. Ni de droite, ni de gauche, il ferait feu de tout bois et
pourrait même faire système avec le statu quo néolibéral tout en
prétendant le remettre en cause. Qu'il s'agisse d'un retour aux sources ou
d'une construction hégémonique, la tentative de renouer avec le peuple
aboutirait finalement à l'instrumentaliser. La portée du populisme ne serait
donc pas seulement descriptive mais avant tout normative et démophobe. C'est la
raison pour laquelle il est analysé comme un écran de fumée idéologique devant
le phénomène plus profond de l'antidémocratie (I), au fil d'une approche
formelle dont les points aveugles ne laissent qu'apercevoir une partie de
l'énigme démocratique (II).
L'anti-démocratie, matrice
du populisme.
Pour Ogien et Laugier, le
populisme ne serait pas un remède miracle mais plutôt un facteur aggravant de
l'état de la démocratie dont il importe de dénoncer l'imposture. Il relèverait
de l'antidémocratie, entendue comme un « mode de pensée qui conduit à se
défier a priori des citoyen.ne.s ordinaires et à considérer que l'idée
de vouloir leur confier la direction des affaires publiques est insensée ».
Le populisme serait antidémocratique dans la mesure où il irriguerait des
discours et pratiques qui vont dans le sens d'une mise à l'écart constante et
invisible du grand nombre et qui finit par rétrécir à peau de chagrin l'espace
d'intervention sur le destin collectif. La principale objection adressée au
populisme tient en fait au brouillage politique et idéologique qu'il
génèrerait, mais aussi aux présupposés implicites qu'il véhiculerait.
Le populisme est ainsi
présenté comme un pot-pourri où se côtoient nationalisme xénophobe,
souverainisme réactionnaire, autoritarisme providentiel, conspirationnisme,
mais aussi revendications contre le capitalisme ou pour une démocratie réelle. «
Rien ne permet de classer sous une même rubrique des discours qui entonnent des
plaidoyers enflammés pour la restriction de la souveraineté nationale, ceux qui
dénoncent l’arrogance des élites de pouvoir pour rendre leur voix à la masse
des inaudibles, ceux qui justifient les menées totalitaires de dirigeants qui
réduisent les libertés individuelles et collectives, ceux qui défendent la
clôture des frontières ; ou encore ceux qui en appellent au rejet des
politiques néolibérales, ceux qui répudient le système capitaliste et l’emprise
de la finance sur les formes de vie ». Le populisme souffrirait d'une
indéfinition congénitale que ne semble pas dissiper la définition lancée par
les auteurs : « une notion dont la science politique se sert pour nommer
l'expression d'une protestation un peu sauvage portée contre ceux qui
gouvernent et dont l'action dans un domaine d'action publique particulier (en
général celui de l'immigration, de la sécurité ou de la fiscalité) est présentée
au mieux comme incompétente, au pire comme au service d'intérêts inavouables
». On peut retenir que le populisme entend rendre le pouvoir au peuple par les
urnes et contre le règne d'une élite dominante. Or tout dépend de ce qui est
entendu par « peuple » comme appartenance nationale (ethnos), expression
des exclus (laos), corps politique électoral (demos) ou masse
plébéienne (plethos). L'indétermination du mot « peuple » l'expose en
effet à des conflits d'appropriation incessants. Et le jeu électoral ne permet
pas d'y voir plus clair dès lors que le phénomène populiste ne repose pas tant
sur le vote protestataire que sur la réserve abstentionniste, signe d'un peuple
qui continue de se diviser.
Les auteurs prennent
particulièrement pour cible le populisme de gauche qui conjuguerait une
confiance aveugle dans la démocratie avec une défiance tenace envers le peuple,
appréhendé comme des masses populaires irrationnelles. Il y aurait un pli
démophobe dans des discours aux atours démocratiques. Surtout, le poids du
syntagme « populisme » entraînerait une grave confusion entre les critiques
externes et internes de la démocratie. D'un côté, le camp des xénophobes ou des
démocrates autoritaires qui prétendent achever la démocratie au prétexte
qu'elle serait mourante (la démocratie « contrôlée » de Poutine). Du côté
opposé, les défenseurs d'une démocratisation de la démocratie qui serait
précisément inachevée car inachevable. A ce titre, il semble que Sandra Laugier
et Albert Ogien s'inscrivent dans la voie discordante et plurielle des pensées
de la démocratie dite « radicale » qui visent l'extension et
l'approfondissement de « l'égaliberté » pour reprendre la formule d'Etienne
Balibar.
Il serait donc impossible
de faire bon usage du « populisme », de distinguer un populisme émancipateur de
son jumeau réactionnaire. Cet angle mort conduit à la racine du problème qui
repose sur le postulat d'une « asymétrie épistémique ». Faire usage du
populisme reconduirait inlassablement à une division entre savants et
ignorants, gouvernés et gouvernants (par exemple, en imposant des définitions
dogmatiques sur le terrain de laïcité). Le balayage des différents sens que
reçoit le terme (Rosanvallon, Muller, Mouffe) aboutit à la conclusion qu'aucun
usage du populisme n'est véritablement fondé au motif qu'il serait chargé d'une
normativité intrinsèque lourde de conséquences épistémologiques (le peuple
comme masse ignorante incapable d'accéder au savoir) et axiologiques (le peuple
comme « gros animal » platonicien). « Une des raisons de l'usage
indifférencié du terme de populisme est le refus de considérer que le peuple
possède la capacité de prendre des décisions respectueuses de l'égalité, de la
justice et de la dignité de tou.te.s ». Prétendre parler au nom du « peuple
» reviendrait à postuler l'irrationnalité d'une foule gouvernée par ses
émotions. En un mot, le fond anti-démocratique du populisme tiendrait à une
prosopopée du peuple.
Or c'est précisément cette
présomption d'incompétence du grand nombre qui est combattue par nombre de
mouvements de protestation extra-institutionnels qui font irruption sur le
devant de la scène politique (rassemblements de places, mouvements de
désobéissance civile, hacktivisme, mobilisations transnationales, luttes
écologiques, zones à défendre, multiplication des centres autogérés en Italie
et en Espagne...). L'autre axe majeur de l'ouvrage consiste en effet à
interroger les mutations contemporaines de la citoyenneté et du rapport au
politique. C'est en ce sens qu'est abordée la citoyenneté comme production de
savoir à travers l'émergence d'une « rationalité pragmatique » (pour la
collecte de données ou la circulation d'information, par exemple), proche de la
phronésis aristotélicienne qui navigue à contre-courant dans les eaux
froides de la raison calculante. La science et la politique seraient deux
domaines à appréhender comme des « biens publics, le public étant alors
défini comme l'ensemble de celles et ceux qui sont affectés par les décisions
qu'elles orientent ». Mais cette vague d'empowerment n'est pas sans
rencontrer de sérieuses résistances que les auteurs pointent comme des récifs
antidémocratiques dissimulés dans la brume populiste (par exemple, le maintien
du secret d'Etat alors que se multiplient lanceurs d'alerte).
Combattre la haine de la
démocratie ne revient pas pour autant à dresser le constat souvent répété que
nous vivons à l'ère de la « post-démocratie », selon l'expression de Colin
Crouch, ce qui reviendrait à projeter sur le passé un âge d'or démocratique
largement idéalisé. La démocratie se tiendrait plutôt dans une aporie
irréductible entre régime et forme de vie, entre formes instituées et vie
instituante. Il en résulterait un conflit indépassable au cœur du démocratique
entre gouvernement représentatif (le vote comme principal canal d'expression
politique) et principe d'égalité (la contestation tumultueuse qui déborde le
cadre de la cité). Il ressort de l'ouvrage ce qu'on pourrait appeler une «
critique de la raison majoritaire » qui refuse de faire du nombre le seul
critère du juste et de l'injuste, du légitime et de l'illégitime. Ogien et
Laugier rappellent que la citoyenneté ne se réduit pas à l'octroi d'un statut
mais que la participation peut emprunter des voies alternatives et donc
déplacer les lieux du politique. En ce sens, la prolifération de structures
indépendantes et l'émergence de partis dits « mouvementistes » - en référence
aux mouvements sociaux dont ils sont en partie issus - constitueraient une
réponse à l'étiolement de la démocratie électorale et des forces partidaires et
syndicales. C'est en effet contre la capture bureaucratique de la parole
collective que se sont structurés les mouvements Cinq Etoiles, Podemos ou
Syriza dans une tentative de renouvellement des modes d'organisation politique.
Qualifier ces mouvements de « populistes » reviendrait à les rabattre sur un
anti-élitisme primaire et à manquer leur dynamique de re-démocratisation.(…)»
Arthur
Guichoux, Nonfiction.fr
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