Les formes de la violence - Entretien avec Wolfgang Sofsky
Wolfgang Sofsky,
auteur du Traité de la violence et de L’ère de l’épouvante,
s’entretient avec un anthropologue et un historien. Il explique pourquoi, à la
recherche des causes de la violence, il préfère l’analyse décontextualisée des
configurations et structures propres aux actes de violence.
«(...)Ses travaux sur la
violence s’inscrivent dans un contexte académique de renouvellement des
approches sociologiques de la violence en Allemagne. Dans les années 1960 et
1970, la plupart des travaux de sociologie portaient sur l’analyse de la
violence d’État, l’exercice du monopole de la violence physique légitime (dans
une perspective wébérienne), ainsi que sur la violence structurelle. Un premier
changement s’opère dans les années 1980 au profit d’analyses de la violence
individuelle, de l’anomie et de la déviance; les années 1990, marquées par la
résurgence, en Allemagne, de formes de violences xénophobes, incitent quant à
elles les chercheurs à se pencher sur les rapports entre jeunesse et violence
d’une part, et entre médias et violence, d’autre part. C’est aussi dans les
années 1990 qu’un ensemble de chercheurs, parmi lesquels Sofsky, se
réappropriant des textes classiques de Michel Foucault, de Johannes Popitz et
d’Elias Canetti, et mettant à profit un important rapprochement avec d’autres
disciplines, notamment l’anthropologie et l’ethnologie, proposent un nouvel
agenda de recherche. Ils marquent ainsi leur opposition aux études classiques
de la violence, accusées d’avoir privilégié l’analyse des causes au détriment
de celle des modalités de la violence, des actes violents en eux-mêmes, et des
rapports entre modernité et violence.
Rien d’étonnant alors, à
ce que la discussion entre Wolgang Sofsky et ses deux interlocuteurs prenne un
tour volontiers épistémologique et méthodologique. L’historien Alf Lüdtke[8]
est en effet l’une des figures de proue de «l’histoire du quotidien» (Alltagsgeschichte),
courant historiographique formé notamment afin d’interroger et de rendre compte
des racines de l’obéissance de la classe ouvrière à des régimes dictatoriaux
(au nazisme en particulier), et conçu comme une histoire des pratiques,
et notamment des pratiques au travail[9].
Alf Lüdtke insiste ainsi à plusieurs reprises au cours de l’entretien sur
l’importance d’une recherche attentive aux pratiques par lesquelles se
déploient la violence, aspects qui sont délibérément laissés de côté par
Sofsky. L’anthropologue Fritz Kramer[10]
rejoint les objections de Lüdtke sur l’importance de l’étude des pratiques et
représentations des acteurs pris dans des dynamiques de violences; il met aussi
en doute la portée universelle des catégories d’analyse de Sofsky, et
questionne le statut des concepts utilisés par Sofsky (métaphores,
idéaux-types, etc.).
Les stratégies d’écriture
de Sofsky ont en effet la particularité de chercher à plonger le lecteur dans
la violence décrite. D’où une écriture dynamique, que d’aucuns jugent crue,
l’image de la chasse à courre servant, par exemple à faire comprendre comment
des massacres ont lieu après des combats, lorsque des poursuites s’engagent.
Mais cette écriture «imagée» est aussi une écriture de l’imaginaire, brouillage
des frontières entre écriture sociologique et écriture fictionnelle permettant
de rendre la cruauté, l’extrême violence, sensibles au lecteur. C’est enfin une
mémoire de la violence que son écriture engage, et dont les sciences sociales
sont partie prenante : les stratégies d’écriture acceptables dépendent en
effet du rapport moral qu’entretient la société de réception avec la mémoire
des phénomènes étudiés. Lorsque Sofsky, dans son analyse des camps de
concentration nazis critique les formes les plus sournoises de dénégation du
génocide et passe outre la mauvaise conscience face au silence des populations
et aux crimes commis par l’armée allemande, il est taxé d’immoralisme et de
«fascination morbide» pour la violence, manière commode de mettre ses écrits à
distance en les discréditant.
Il faut pourtant trouver
les mots pour dire la violence, décrire des phénomènes parfois insoutenables «qui
opèrent aux limites de la corporéité, mais aussi aux limites de la vie et de la
mort» (cf. infra le propos de Alf Lüdtke); sauf à abdiquer
d’emblée face au lieu commun de l’incompréhensibilité radicale de la violence.(…)»
Fritz
Kramer e Alf Ludke, La vie des idées
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