Mehrdad Vahabi, Thierry Coville (dir.), «L’économie politique de la République islamique d’Iran», Revue internationale des études du développement, n.229, 2017
«1Depuis la signature des
accords sur le nucléaire en juillet 2015, on ne compte plus le nombre de
publications spécialisées ou grand public qui placent brusquement l’Iran sous
le feu des projecteurs. La Revue Internationale des Études du Développement
n’échappe pas à cette tendance en faisant appel à deux économistes spécialistes
du pays, Mehrdad Vahabi (Paris VIII) et Thierry Coville (IRIS), pour diriger
son premier numéro de 2017. Mis en forme dans une période de doutes, entre
l’arrivée au pouvoir à Washington de Donald Trump, détracteur des accords, et
la réélection d’Hassan Rohani à la présidence iranienne, le dossier interroge,
en cinq articles aux perspectives différentes, quelques spécificités de la
République islamique d’Iran: son islam politique, sa rente pétrolière, la force
de ses organisations para-étatiques et ses inégalités sociales.
2La question religieuse
est abordée en premier lieu par Mansoor Moaddel sous l’angle du fondamentalisme.
Privilégiant une définition religieuse («un ensemble de croyance et
d’attitudes, quelle que soit la croyance religieuse» p.35) aux interprétations
sociales du phénomène, il tente d’en cerner les facteurs politiques, mais aussi
sociaux et économiques, à partir de considérations historiques et de deux
enquêtes: le World Values Survey1 de 2010 et une série d’entretiens
inédits menés en Iran en 2005 (dont les résultats ne sont malheureusement fournis
que partiellement et sous forme de moyennes). Pour l’auteur, l’existence d’un
«marché religieux monolithique», due soit à un phénomène de résistance dans un
État séculier autoritaire (Égypte, Iran pré-révolutionnaire), soit à une
alliance solide entre institutions religieuses et État (Arabie Saoudite),
favorise l’émergence d’un fondamentalisme fort. Bien que théocratique, l’Iran
actuel est moins marqué par l’essor de cette tendance, en raison de la
fragmentation de ses élites politiques liée à son système duel, à la fois
républicain et théocratique. L’auteur précise par la suite d’autres éléments
qui participent, positivement ou négativement, à l’apparition du
fondamentalisme. Sans surprise, ce dernier est limité par l’urbanité,
l’intégration sociale, l’adhésion au libéralisme et l’usage des ordinateurs (et
donc d’Internet), mais favorisé par la religiosité, la confiance dans les
institutions religieuses, l’importance de l’islam dans l’identité, le sentiment
d’une invasion occidentale, l’intolérance et l’usage de la télévision
(sous-entendu d’État).
3Faisant écho à ces
réflexions, un article de Sarah Ben Nafissa, dans les varia, s’intéresse aux
Frères musulmans en Égypte. Il est appuyé sur des témoignages et une
enquête de terrain. Il met en évidence certaines modalités de leur intégration
sociale, par le biais de l’éducation notamment.
4La question économique
est abordée ensuite dans deux articles. Celui de Cyrus Bina, professeur
d’économie à l’université du Minnesota, est un plaidoyer contre les contrats à
long terme qui semblent devoir résulter de l’ouverture économique de l’Iran
dans le secteur pétrolier. Établis entre l’État et de grandes compagnies
occidentales (Total, BP, DutchShell…) ou asiatiques (chinoises et indiennes),
ceux-ci concèdent une partie de la ressource en échange d’investissements dans
les infrastructures. S’appuyant sur un exposé historique en trois périodes (concessions
coloniales, 1901-1950; période transitionnelle, 1950-1972; mondialisation et
décartellisation depuis 1974), l’auteur met cependant en évidence les
nombreuses manipulations des grandes compagnies occidentales ayant bénéficié de
telles concessions au cours du temps. Il propose ensuite une réflexion plus
théorique, remettant à l’ordre du jour des théories marxistes et la mémoire de
Mossadegh, afin d’argumenter la nécessité pour l’Iran de conserver la
possession de ses ressources. Si la réflexion sur certains dogmes théoriques,
notamment celui qui lie rente, manque de compétitivité et autoritarisme, ou
encore sur la notion de propriété, ne manque pas d’intérêt, l’argumentation
souffre parfois de l’absence de bases concrètes qui permettraient de l’ancrer,
ainsi que d’une certaine partialité. On regrette également que les ressources
gazières, qui relèvent de mécanismes économiques comparables et constituent des
potentialités plus fortes encore que le pétrole, ne soient jamais évoquées.
5Thierry Coville propose
quant à lui une étude sur l’une des plus influentes organisations paraétatiques
de la république islamique: les gardiens de la révolution (pasdaran),
corps militaire directement rattaché au guide suprême. Après un point sur les
formes de domination de l’institution sur l’économie iranienne – à travers
l’entreprise de BTP Khatam et la fondation multisectorielle Bonyad
Taavon Sepah (BTS), ainsi que dans l’économie informelle – l’auteur expose
ce qui la motive: autonomie financière, contribution au développement du pays,
renforcement de l’influence politique. Il rapporte ensuite les termes du débat
et les nombreuses critiques liées à l’implication des pasdaran dans
l’économie: concurrence déloyale face au secteur privé, clientélisme et
corruption, voire danger politique. Bien que n’étant pas propre à l’Iran (on
trouve des organisations semblables en Turquie et au Pakistan), cette
organisation et ses semblables sont révélatrices des faiblesses de l’économie
iranienne, dépendante d’une rente pétrolière contrôlée par l’État et de
systèmes de domination violents. L’ouverture économique et les changements
politiques entraîneront-ils une évolution? La question reste ouverte dans un
article dont on ne peut que saluer la clarté et la pertinence, face à une
organisation aux ressorts souvent opaques.
6Les deux dernières
contributions proposent deux perspectives très différentes sur la société
iranienne. Djavad Salehi-Isfahani met en évidence, sur la période1984-2015,
l’évolution de la pauvreté et des inégalités en Iran. Il souligne clairement le fait que la nette augmentation du niveau de
vie en trente ans a été plus forte à Téhéran, et s’est accompagnée d’une
réduction plus limitée des inégalités. Cette évolution est à lier tout d’abord
aux fluctuations pétrolières (années 1980), puis à des politiques populistes
d’aides (début des années 2010), dont la pérennité et l’efficacité sur le long
terme sont douteuses. Très attentif à sa méthodologie, mais peu critique
vis-à-vis de sa source – le centre national de statistiques de l’Iran, pourtant
souvent contesté – l’auteur suit un raisonnement rigoureux malgré les problèmes
de disponibilité des chiffres, notamment pour les années encadrant la
révolution, dont il est dès lors difficile de mesurer précisément l’impact.
7Plus pessimiste,
l’article de Mohammad Majloo propose un aperçu de la précarisation des
conditions de travail des Iraniens. S’appuyant sur des sources journalistiques
persanes et sur des rapports du centre de recherche du parlement islamique, il
met en évidence la prépondérance des contrats à durée déterminée,
l’augmentation de l’emploi des femmes, des enfants et des retraités afin de
compenser les baisses de revenu des ménages, et le phénomène du multi-emploi.
La dégradation observable depuis les années 1980 est due, d’après l’auteur, à
l’application progressive de dispositions du code du travail iranien, défavorable
aux travailleurs, ainsi qu’à des changements sociaux et économiques plus
profonds, liés à l’évolution de la société de consommation (prédominance des
services sur les activités productives, hausse de la consommation de biens à
haute valeur ajoutée…). Malgré des faiblesses sur le plan méthodologique –
chiffres parfois peu assurés, comme celui des 90% de contrats temporaires
(p.140), présupposés, absence de définition du «travailleur» (worker) –,
l’article convainc par sa lecture fine de l’évolution légale de l’encadrement
du travail et propose des pistes intéressantes pour un sujet manquant d’études
en langues occidentales. Le dossier se conclut par un petit glossaire et une
très utile chronologie détaillée de l’Iran depuis 1979 (11pages).(…)»
Lectures, Mélisande
Bizoirre
Comentários
Enviar um comentário