Umberto Eco, philosophe des signes



«D’Umberto Eco, le grand public connaît en général les romans et les ouvrages critiques où l’auteur déploie sa théorie de la réception; mais sait-il que ce pan de son œuvre n’est qu’une pièce d’une sémiotique générale placée sous le signe de la philosophie?
Plus connu du grand public pour ses romans que pour le reste de son œuvre, Umberto Eco (1932-2016) a été tout à la fois enseignant et chercheur, éditeur, chroniqueur et animateur, théoricien et romancier. Sa production, remarquable par son étendue (une cinquantaine de titres) et son apport, couvre un vaste territoire allant de la linguistique à la philosophie, en passant par l’esthétique, l’analyse des médias et la littérature – y compris les fictions pour enfants. Érudit sensible aux questions de transmission et de réception, il a placé sous le signe de la philosophie la vaste sémiotique qui traverse son œuvre.

Une œuvre polymorphe mais cohérente

Au début des années 1950, Umberto Eco soutient à l’université de Turin une thèse sur l’esthétique de Saint Thomas. Il travaille d’abord à la télévision en tant qu’assistant, puis pour les éditions Bompiani, dont il assumera la direction jusqu’en 1975, et auxquelles il restera fidèle en leur confiant tous ses livres jusqu’aux derniers mois de son existence. Les transformations et la concentration du monde éditorial l’encouragent à fonder avec d’autres amis une nouvelle maison, La nave di Teseo, qui publie son dernier livre, Papè Satan Aleppe. Cronache di una società liquida, quelques jours après sa mort).
En 1961, Eco devient professeur d’esthétique à l’université de Bologne. Après la publication, conjointe en Italie et aux États-Unis, du Traité de sémiotique générale, en 1975, il devient professeur de sémiotique, dans la même université ‒ si ancienne, disait-il, qu’à l’époque de sa fondation Oxford et la Sorbonne étaient encore un lieu où fouissaient les sangliers.
Tout au long de sa carrière, Eco garde pour le Moyen Âge ce qu’il appelle un «intérêt affectueux», étant de son propre aveu né à la recherche grâce à un «gros moine dominicain» qui lui a enseigné le rationalisme. C’est sous l’égide de Saint Thomas qu’il entame un voyage à travers ce qu’il définit comme «des forêts symboliques peuplées de licornes et de griffons». Ces symboles vont l’introduire à la réflexion philosophique sur les signes et surtout sur la façon dont ces signes renvoient à la fois aux choses et à la culture. À partir du Nom de la rose publié en 1980, rapidement traduit dans le monde entier, puis porté à l’écran par Jean-Jacques Annaud, Eco connaît le succès comme romancier; mais il n’abandonne pas la philosophie, bien au contraire. Il illustre dans ses fictions les principes qu’il a théorisés ailleurs; ce faisant, il prolonge sa réflexion sur la réception des œuvres, et les circulations possibles entre la production savante et la culture de masse. Quel que soit le genre ou le support qu’il choisisse, Eco reste donc avant tout un philosophe qui a construit et utilisé une philosophie qui ne relève ni de l’esprit de système, ni de l’analyse du langage si en vogue dans sa génération.
Trouver une unité dans une œuvre d’une telle ampleur est presque impossible; on s’efforcera de le faire à partir des notions centrales dans le parcours philosophique d’Umberto Eco. Premièrement, dès le Traité de sémiotique générale de 1975 et les essais de l’Enciclopedia Einaudi (ensuite recueillis dans Sémiotique et philosophie du langage, paru en Italie en 1984, Eco fait de la sémiotique l’égale de la philosophie, en l’appréhendant non comme analyse du langage, mais plutôt comme théorie et analyse de la culture sous toutes ses formes, ses nuances et degrés, dans la littérature, l’art, la publicité, la bande dessinée (Eco a été parmi les intellectuels qui ont fondé en Italie la revue de comics Linus), la télévision, le sport, l’humour et la musique, qu’il pratiquait en amateur. Des domaines qu’il explore notamment dans De Superman au surhomme (1978) ou La Guerre du faux (1985).
Deuxièmement, comme l’a bien montré Giovanni Manetti qui voit dans ce trait l’originalité profonde du philosophe, Umberto Eco se caractérise par sa double manière de lire et de comprendre le signe, non plus seulement suivant un rapport d’équivalence mais surtout (et de plus en plus), suivant un rapport d’inférence[1].

L’inférence selon Charles Sanders Pierce Charles Sanders Peirce distingue trois types d’inférence dans le raisonnement logique: déduction, induction et abduction, suivant qu’on passe de la règle à un cas particulier, qu’on établit une règle à partir des cas particuliers, ou qu’on suppose la règle générale et son cas particulier à partir d’un résultat connu. Le signe est donc compris non seulement comme la substitution d’un élément à un autre, mais comme ce qui indique et résume le travail de la connaissance.
Un troisième point fondamental est ce qu’on a appelé le problème du référent, c’est-à-dire de la réalité hors du langage et hors de la pensée. Le référent est l’un des trois éléments du triangle sémiotique, avec le signifiant et le signifié: le langage peut construire un univers de discours et donc renoncer à cet ancrage à la réalité, mais les signes sont à leur tour un aspect de la réalité. Or le référent s’avère trop souvent une présence gênante, voire troublante, qui peut conduire la sémiotique à une position fallacieuse, dans la mesure où les codes et les signes ne se rapportent pas seulement aux réalités extralinguistiques, mais très souvent à des objets culturels. Étant précédemment convenu avec Roland Barthes de la nécessité de «tuer le référent»[2] afin de se confronter aux problèmes que la sémiotique se posait à cette époque quant à la vérité des discours et des textes, Eco revient sur son dialogue avec Barthes pour inviter à considérer la centralité de ce problème pour toute philosophie, en particulier pour l’approche sémiotique.
Du Traité de sémiotique générale (1975) à Kant et l’ornithorynque (1997), en passant par Sémiotique et philosophie du langage (1984), ces perspectives accompagnent la pensée philosophique d’Eco, qu’elle se déploie dans des essais théoriques ou dans des œuvres de fiction.(...)»


Claudia Stancati, La vie des idées

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