Gabriel Rockhill, Contre-histoire du temps présent. Interrogations intempestives sur la mondialisation, la technologie, la démocratie
«Le livre de Gabriel
Rockhill apporte une contribution très éclairante, et stimulante, à la
réflexion sur le temps et l’histoire à partir d’une démarche originale. La
notion de contre-histoire remet en question l’idée d’un seul et unique présent,
qui se définirait par un concept unique ou des caractéristiques communes.
D’emblée, l’auteur insiste sur le fait que sa «contre-histoire» ne vise pas à
la singularité. Outre la réflexion qu’il propose autour de l’histoire et de
l’actualité, l’ouvrage invite à reconsidérer la méthodologie historique de
façon à en faire un «phénomène multidimensionnel», c’est-à-dire bien loin d’une
conception de l’histoire temporelle.
2L’auteur développe une
méthode d’appréhension du temps et de l’histoire qui n’est pas seulement
chronologique mais également spatiale et sociale. Il promeut le concept de
«phase» en critiquant celui d’«époque», trop marqué lexicalement. La phase
n’est en effet pas uniquement associée au temps. Elle peut être d’ordre
culturel voire géographique. L’histoire, selon Rockhill, s’élabore à partir de
phases issues tant de la «chronologie historique» que de la «géographie du
présent» et de la «stratigraphie des pratiques sociales».
3Pour mettre en avant la
complexité de l’histoire et l’impossibilité de sa réduction au seul concept de
temps, Rockhill s’appuie sur trois notions clés, qui caractérisent notre époque
contemporaine et rendent compte de pratiques sociales et culturelles : la
mondialisation, la technologie et la démocratie, qu’il choisit parmi d’autres
possibles. Selon lui, pour «faire l’histoire» – ou du moins en rendre compte –,
il faut s’éloigner de l’historiographie traditionnelle, linéaire, et partir de
phases caractéristiques du moment historique que l’on souhaite restituer. Ces
phases doivent ensuite être décrites globalement, c’est-à-dire historiquement,
socialement et spatialement. Telle est la méthode qu’il explicite et qu’il met
en œuvre pour rendre compte du temps présent.
4Rockhill s’appuie sur la
notion d’imaginaire politique, définie comme ce qui crée des conceptions
orientées du monde. Forgé par la société et fondé sur un ensemble de valeurs,
d’affects, et de notions, l’imaginaire politique est distinct de l’idéologie
qui, elle, serait à mettre du côté du faux et de l’illusion. L’imaginaire
politique dépasse cette opposition entre factice et réel dans une dialectique
qui participe du monde social et forge ainsi une «image-monde». C’est
l’imaginaire politique qui tend à simplifier les concepts pour réduire les
possibles à une voie unique. L’auteur donne plusieurs exemples comme la
mondialisation ou le libéralisme en montrant le consensus conceptuel de ces
notions, quand bien même elles entrainent des jugements de valeur et
d’appréciation contrastés. À partir de là, Rockhill met en avant la partialité
de l’imaginaire, construit à partir de conceptions fragmentées de l’histoire –
trop linéaire – et dénonce un certain enfermement qui ne permet plus
d’interroger les concepts mais seulement de les évaluer. Le traitement de
chacun des exemples utilisés pour la démonstration (mondialisation,
technologie, démocratie) débute par une histoire linéaire du concept. Dans un
second temps, l’auteur montre que la simplification du concept a dissimulé
d’autres conceptions possibles, d’autres modèles, qui pourraient enrichir la
réflexion et les pratiques. Dans le cas de la mondialisation, Rockhill montre
que le concept =s’est établi sous l’influence d’un imaginaire politique récent,
associé à une certaine image-monde : l’idée selon laquelle l’essor du
libre marché irait de pair avec la liberté individuelle et sociale. Son analyse
souligne également la proximité entre le capitalisme et le marxisme, qui
s’appuient tous deux sur une conception de l’histoire réductionniste,
téléologique et a priori inévitable, donc sans alternative. Le premier
chapitre, consacré à la mondialisation, se conclut sur la critique d’une illusion
à l’œuvre dans la société: le fait qu’un concept suffirait à représenter un âge
ou une époque. L’auteur souhaite rompre avec ces pratiques, avec cette «pensée
épocale», pour au contraire «cartographier une topographie complexe» (p.77).
Une fois encore, la simplification abusive est écartée au profit d’une prise en
compte de la profondeur du réel.
5Des développements
similaires se retrouvent dans le chapitre consacré à la technologie. Comme le
précédent, le terme de technologie désigne une diversité de pratiques et
d’usages qui sont parfois très éloignés les uns des autres. L’expression «la
technologie» est elle-même problématique et tend à simplifier à l’excès une
réalité bien plus contrastée. La technologie ne peut pas être pensée de façon
autonome; elle est liée à des pratiques sociales qui la forgent et qui en
découlent. En ce sens, elle n’est ni autonome ni hétéronome, ni positive ni
négative puisqu’elle n’existe pas en soi. Mais un imaginaire politique s’est
forgé autour de la technologie à partir de représentations culturelles (livres,
films, etc.) et de réalisations concrètes qui ont amené un discours évaluatif
binaire à son sujet: les pour et les contre. C’est en réaction à ce type de
réduction que Rockhill élabore sa théorie. Pour cela, il propose plutôt de
parler d’«écologie technologique», expression qui rend davantage compte de
cette variété de représentations et de l’inscription des technologies dans une
géographie, une chronologie et une stratigraphie sociale.
6Enfin, le dernier
chapitre concerne la notion de démocratie. Il s’agit ici de questionner le
culte de la démocratie, dont le seul nom semble valider toutes sortes de
pratiques, parfois pourtant très discutables. Rockhill trace à grands traits
une histoire de la démocratie et des jugements qui lui ont été associés. Il met
en évidence le fait que le concept de démocratie, historiquement creux, a en
fait remplacé celui de République, entrainant une certaine confusion entre les
deux termes. L’auteur interroge les cadres théoriques, historiographiques et
axiologiques de la démocratie pour proposer une contre-histoire qui ouvre la
possibilité d’une pensée critique de la démocratie dans son ensemble, et non
pas seulement de certaines de ses manifestations, comme le capitalisme ou le
libéralisme. La démocratie est devenue un produit marketing, comme le montre
Rockhill à propos de l’exemple américain, développé longuement, qui illustre
l’écart entre l’idée de démocratie et certaines de ses applications.
7La remise en cause de la
notion de démocratie implique de s’interroger sur le type de société politique
et économique qu’il convient de construire et qui doit être favorisé. Rockhill
reproche la formation de ces «concepts-valeurs» (p.184) qui tendent à éviter
d’autres types de questions, comme la nécessité de trouver un modèle de société
politique plus adapté. Il avance ainsi le concept d’«isonomie», défini comme le
fait d’être soumis à la même loi, ce qui signifie l’égalité des droits civiques
et le partage effectif du pouvoir entre tous les citoyens. Contrairement aux
autres régimes politiques (démocratie, monarchie, oligarchie), l’isonomie ne
s’appuie pas sur le commandement et sur le pouvoir.(...)»
Suzanne
Dumouchel, Lectures
Comentários
Enviar um comentário