Le temps des autres
Dans une réflexion
passionnante sur la manière dont les sciences sociales ont, après Durkheim,
pensé le caractère social du temps, Thomas Hirsch invite à repenser le rapport
des sociétés tournées vers l’avenir à leurs autres et, finalement, à
elles-mêmes.
«Qu’est-ce que le temps?
Cette question a reçu de multiples réponses en philosophie, sciences physiques,
psychologie ou sciences cognitives. Ces disciplines identifient le temps soit
au temps quantifiable de la nature, soit au temps fluctuant de la conscience.
Tout un ensemble de travaux, moins connus du grand public, proposent une autre
réponse, et font du temps une représentation sociale variable selon les formes
prises par la vie collective des humains. Loin d’être seulement naturels, les
temps physique et psychologique des sociétés modernes sont des représentations
sociales du temps parmi d’autres, dont la production dépend des relations
existant entre les groupes sociaux.
L’ouvrage de Thomas Hirsch
retrace la naissance et le développement d’une découverte de la sociologie
française à la fin du XIXe siècle — le temps a une existence sociale — et nous
guide jusqu’au milieu du XXe siècle à travers ses diverses répliques et
reprises en philosophie, psychologie, anthropologie et histoire.
Une histoire d’enquêtes
sur le temps social
Qui affirmerait spontanément
que le temps est social? Peu de monde, sans doute, tant cette idée est associée
à sa dimension naturelle ou psychologique. Or l’idée du temps social est
cruciale, en ce qu’elle n’engage rien moins que des enjeux de perception
individuelle de la réalité et de philosophie de l’histoire (p. 12):
l’idée d’un rapport au
temps socialement construit témoigne avec force d’une conception sociologique
de l’être: jusque dans la manière dont il perçoit le temps et se situe dans
l’histoire, l’individu est dépendant de la société à laquelle il appartient.
À l’instar de l’enquête
sur d’autres catégories de l’esprit humain comme l’espace ou la rationalité,
l’étude scientifique du temps social apporte la preuve que les façons d’agir,
de penser et de sentir des individus ne relèvent pas seulement du
fonctionnement du corps humain et de sa conscience, mais des formes prises par
les relations entre groupes sociaux.
Revenir sur cette
découverte conduit Thomas Hirsch à une histoire des sciences sociales
françaises entre 1901 et 1945; preuve de l’importance du temps social pour ces
disciplines. La démarche est claire: en 3 parties chrono-thématiques, réparties
en 15 chapitres, il montre comment l’idée de temps social a émergé dans la
sociologie durkheimienne, comment elle a été reçue dans les autres disciplines
(philosophie, anthropologie, histoire, psychologie), quels débats elle a
suscités et comment, au gré de sa diffusion, elle s’est transformée. L’ouvrage
fonctionne ainsi principalement par une succession d’analyses centrées sur des
auteurs. On croise, dans cette sorte de Panthéon des chercheurs sur le temps
social, des noms extrêmement connus par ailleurs, comme ceux de Durkheim,
Mauss, Lévy-Bruhl, Blondel, Halbwachs, Bloch et Febvre, mais aussi des noms (un
peu) moins connus, comme ceux de Hubert, Granet, Czarnowski, Cohen, Leenhardt
ou Soustelle. Ce corpus est construit comme par un sismologue: en partant du
foyer sismique que fut le travail collectif des durkheimiens sur les catégories
de la Raison, dont est issue l’étude séminale d’Henri Hubert sur le temps comme
représentation sociale (1905), on découvre les autres travaux en suivant les
répliques que ce séisme a provoquées, que ce soit sous la forme de reprises, de
déplacements ou de controverses. Thomas Hirsch nous fait par la même occasion
voyager sur les divers terrains investigués par ses auteurs, des sociétés
Eskimos à la société féodale, de la Chine ancienne aux Néo-Calédoniens du début
du XXe siècle; entre autres.
Mais le livre ne se réduit
pas à une doxographie, très utile au demeurant, de travaux de sciences sociales
sur le temps. Il nous plonge dans l’univers des sciences humaines françaises du
premier XXe siècle. Le travail intellectuel de chaque auteur apparaît comme le
produit de relations académiques: échanges privés (correspondances) au sein de
groupes d’appartenance (institutions universitaires, équipes éditoriales de
revues), comptes rendus d’ouvrages, interventions orales, prise en compte des
critiques. On mesure à quel point les sciences sociales produisent des
résultats en se pratiquant au sein de collectifs et au gré des controverses.
Chemin faisant, cette
enquête sur des enquêtes se structure autour de deux enjeux centraux: la portée
du «social» comme mode d’intelligibilité de la vie humaine; les effets de la
découverte du temps social sur l’idée de Progrès.
La force du social
Le temps n’est pas
réductible à son statut d’objet mesurable et quantifiable. Il n’est pas non
plus assimilable au changement permanent du flux de conscience que le
philosophe Henri Bergson a caractérisé par le concept de durée. Ces définitions
du temps deviennent des cas particuliers d’une définition générale proposée par
les durkheimiens, sur laquelle Thomas Hirsch n’insiste peut-être pas
suffisamment: la succession de moments différenciés les uns des autres.
Conséquence: c’est la société qui est à l’origine de cette différenciation des
moments.
Pour s’en convaincre,
revenons sur le cas crucial que constituent les calendriers (p. 57-58); objet
collectif par excellence, inexplicable par une théorie physique du temps ou par
une théorie individualiste, psychologique ou cognitive. Les calendriers, par
leur origine religieuse, font clairement comprendre la diversité des façons
dont les sociétés, passées et présentes, objectivent le temps. Avant que
n’émerge la représentation du temps par les sciences physiques et
astronomiques, dans laquelle tous les instants s’équivalent les uns aux autres en
raison de leur égale durée et s’enchaînent de façon continue, il existait un
temps social scandé par ce que Henri Hubert appelle des «dates critiques»
(1905), collectivement reconnues comme telles. Ces dates distinguent des
moments sociaux qui ne sont pas équivalents les uns aux autres, distribuant
ainsi des obligations et des interdits. Certaines dates correspondent par
exemple à des cérémonies, où le groupe social se rassemble pour célébrer un
événement passé. Mais ce ne sont pas les dates qui expliquent le rassemblement;
celles-ci reflètent plus radicalement le rythme qui anime toute société,
structuré par l’alternance entre moments de rassemblement et moments de
dispersion, comme l’a montré Marcel Mauss à propos des variations saisonnières
des sociétés Eskimos.
Le temps est donc une
réalité originellement qualitative et collective: ce résultat ressort comme une
conquête importante pour ce nouveau mode d’intelligibilité de la réalité qu’est
le social, comme le montrent particulièrement bien les deux chapitres consacrés
à Maurice Halbwachs. Celui-ci, en prenant pour objet la mémoire, s’attaque à
une faculté réputée relever strictement du domaine de la psychologie. Cet
effort pour étendre l’empire du social va croissant au fur et à mesure de
l’œuvre de Halbwachs: contre une lecture faisant de l’ouvrage posthume La
Mémoire collective (1947) une concession à la psychologie, T. Hirsch le
présente comme la consolidation des thèses défendues dans les Cadres sociaux
de la mémoire (1925). Halbwachs y insiste en particulier sur le fait que la
mémoire, et donc la conscience, n’apparaît singulière à l’individu des sociétés
modernes qu’en tant que combinaison des mémoires des divers groupes sociaux
auxquels il appartient. Ainsi la mémoire d’un individu dépend des mémoires
transmises par les membres du groupe familial, du groupe du quartier ou du
village, du groupe religieux (ou athée) ou encore du groupe professionnel,
véhiculés par un langage, des repères spatiaux et des repères temporels qui ne
dépendent aucunement de l’individu pris de façon isolée.
Cette sociologisation de
l’individu par Halbwachs, qui radicalise le projet durkheimien, est cependant
symptomatique, selon Thomas Hirsch, de l’abandon par les sciences sociales
d’une question qui était centrale dans la réflexion de Durkheim sur le temps
comme catégorie sociale: l’évolution générale des sociétés. Cette évolution
a-t-elle une direction, parfois assimilée au Progrès? Ou bien chaque société,
voire chaque groupe social, ayant ses singularités et en particulier son temps
propre, est-il impossible de situer les différents groupes dans un temps qui
leur serait commun ? Autrement dit, quel effet l’idée de temps social
a-t-elle sur l’évolutionnisme et le relativisme?(…)»
Édouard
Gardella, La vie des idées
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