Markus Gabel (dir.) «Demain quel travail?», Cahiers français, nº398, 2017
«1Le dossier de ce numéro
des Cahiers français étudie les transformations du travail contemporain
en France, dues à la «mutation numérique» des moyens de production, et
s’efforce de décrire les évolutions à venir de celui-ci. La principale
transformation induite par cette mutation est une certaine tendance à
l’abolition de l’opposition entre les catégories d’entrepreneur et de salarié.
L’enjeu pour les politiques de l’emploi est d’accompagner cette évolution. Dix
articles forment ce dossier, chacun faisant la synthèse de diverses enquêtes et
études menées à propos du sujet plus précis abordé en son sein.
2Le premier article dresse
un panorama des effets de la numérisation de l’économie sur les conditions de
travail et sur le contenu des tâches à effectuer par les travailleurs dans
différents secteurs. L’auteur, Marc Loriol, souligne les conséquences
ambivalentes de l’introduction de ces techniques numériques dans l’organisation
du travail : elles peuvent favoriser une intensification du travail, comme
dans le secteur de la grande distribution (l’introduction des codes-barres
permettant de scanner les prix plutôt que de les enregistrer contribue à élever
les cadences), mais aussi enrichir le travail, comme dans le secteur des
librairies (le travail de recherche d’un livre dans le stock étant automatisé
via un logiciel, le rôle de conseil et d’animation auprès des clients est
accentué). Cependant, dans tous les secteurs, l’usage des courriels et des
modes de communication numériques occupe une part du temps de travail de plus
en plus importante, et donne le sentiment à un nombre croissant de travailleurs
de «ne plus se consacrer à [leur] cœur de métier» (p.4). Par ailleurs, la
prolifération des nouvelles technologies de l’information et de la communication
(NTIC) tendrait à faire émerger un «capitalisme de plateforme» dont la
conséquence la plus identifiable à l’heure actuelle est un certain brouillage
entre travail et hors-travail. En effet, de nombreuses entreprises
externalisent certaines tâches (par exemple, pour la construction d’un jeu
vidéo en ligne), faisant dorénavant effectuer celles-ci par des employés depuis
leur domicile privé, via des plateformes dédiées sur Internet. De plus, les
propriétaires de ces plateformes profitent souvent de l’engagement et de la
passion des travailleurs qui en font usage pour obtenir indirectement un
«travail gratuit» de leur part. Ce qui apparaît comme étant une activité
«ludique» sur la plateforme favorise l’effectuation par les travailleurs
d’heures supplémentaires pas toujours rémunérées.
3Le deuxième article, de
Gabriel A.Giménez Roche, propose un diagnostic de la structure du marché du
travail français, en le comparant aux marchés d’autres pays d’Europe
(Allemagne, Danemark...), et cherche à illustrer le fait que cette structure ne
permet pas de tirer profit de la révolution numérique en cours (qui pousse,
selon l’auteur, à plus de flexibilité), notamment en ce qui concerne le taux
d’emploi. Pour l’auteur, le marché français se distingue, entre autres, par une
plus forte rigidité due à une réglementation trop importante des professions.
Nombre de professions imposent des quotas, attribués par le biais de licences,
et cela explique la difficulté des demandeurs d’emploi à s’y intégrer. Un
cloisonnement trop fort entre insiders et outsiders1 limite aussi le
dynamisme intrinsèque de ce marché. L’auteur estime que des réformes inspirées
des pays voisins devraient être initiées afin de favoriser les effets positifs
des évolutions technologiques sur l’emploi. Celles-ci devraient reposer sur
trois piliers: une protection de l’emploi plus limitée (facilitation du
licenciement), une prise en charge simplifiée et immédiate de toute personne au
chômage et une aide au retour à l’emploi via des formations axées sur les
besoins des entreprises.
4Le troisième article aborde
la question des rôles respectifs de l’école et de l’entreprise dans la
formation des étudiants de toutes filières, destinés à devenir des
travailleurs. Il s’agit pour ces deux institutions d’assurer aux étudiants «une
insertion professionnelle mieux adaptée dans l’emploi» (p.15). L’auteur,
Florence Poivey, plaide à la fois pour que soit garantie de manière plus
rigoureuse une maitrise des savoirs de base par les étudiants (lire, écrire,
compter communiquer en anglais et utiliser le numérique) et pour que les
entreprises réinvestissent durablement la voie professionnelle. Chaque filière
d’études devrait également faire l’objet d’une véritable évaluation basée sur «un
suivi quantitatif et qualitatif de l’insertion professionnelle des jeunes», la
qualité d’une formation ne pouvant se mesurer uniquement au taux de réussite
aux examens (p.18). L’article se termine sur l’appel à un «changement profond
de paradigme», faisant de l’apprentissage par alternance la voie royale d’une
meilleure transition entre l’école et l’emploi (p.20).
5Le quatrième article,
rédigé par Antonin Bergeaud, Gilbert Cette et Rémy Lecat, s’intéresse à
l’apparent paradoxe du ralentissement de la productivité. Partant du fameux
paradoxe de Solow2 («vous
voyez l’ère de l’ordinateur partout sauf dans les statistiques de productivité»),
l’article explore quatre hypothèses pouvant expliquer le ralentissement de la
productivité: les moyens utilisés pour mesurer ladite productivité, le
ralentissement du progrès technique, la moindre diffusion des innovations et
encore à une allocation des ressources entre entreprises moins efficace
qu’auparavant. Aucune de ces explications ne satisfait véritablement les
auteurs, aux yeux desquels c’est avant tout la baisse des taux d’intérêt réels
dans le monde qui est la cause du ralentissement de la productivité.
6Le cinquième article,
écrit par Estelle Sommeiller, diagnostique, en France comme dans les autres
pays développés d’Europe, un regain du travail indépendant depuis le début des
années 2000. Deux processus complémentaires joueraient en faveur de cette
augmentation récente: une autonomie revendiquée chez les travailleurs salariés,
mais contrariée de façon croissante par la multiplication des contraintes se
greffant à chaque tâche à faire au sein des firmes (enregistrements
informatiques divers, documents de reporting à compléter,…), et une
rotation de plus en plus rapide de la main-d’œuvre dans les entreprises. Ces
deux phénomènes se combinent et favorisent, selon l’auteure, l’augmentation du
travail indépendant au sein de la population active: certains salariés
choisissent de se convertir en travailleurs indépendants tandis que d’autres
sont plus ou moins forcés de se convertir en auto-entrepreneurs.(…)»
Simon Dutron, Lectures
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