Thibaut de Saint Pol (dir.), « Sociologie de l’alimentation », L’Année sociologique, vol. 67, n° 1, 2017




«1C’est à un état des questionnements actuels de la sociologie de l’alimentation française que se consacre le présent numéro de l’Année sociologique. Ce domaine de recherche fait l’objet d’un regain d’intérêt, selon Thibaut de Saint Pol, le coordonnateur du dossier, du fait de trois facteurs: un retour en force de la thématique des inégalités sociales1 – par exemple, pour l’analyse des phénomènes d’obésité ou de malnutrition qui font l’objet de politiques publiques –, la forte médiatisation de «crises alimentaires» attribuées au fait qu’il est de plus en plus difficile pour le consommateur de connaître l’origine des produits alimentaires qui lui sont proposés, et, enfin, la patrimonialisation de la «gastronomie française»2. Les contributions présentées dans ce volume s’appuient sur l’idée fondamentale selon laquelle les consommations alimentaires dépendent au moins autant de conditions objectives comme le budget du consommateur, que d’enjeux subjectifs, comme son souci de distinction sociale. Le dossier vise à montrer que la sociologie de l’alimentation française s’est renouvelée par ses questionnements, par ses objets, mais aussi par son insertion institutionnelle et disciplinaire. Au fil des articles, les auteurs dressent un panel varié de méthodologies utiles à l’analyse des représentations et des pratiques alimentaires.
2Les deux premiers articles du dossier se penchent sur l’épistémologie de la sociologie de l’alimentation et interrogent la genèse et l’unicité de ce domaine de recherche. Jean-Pierre Poulain étudie tout d’abord les conditions d’émergence et d’institutionnalisation des sciences sociales portant sur l’alimentation depuis les années 1960, en comparant deux espaces scientifiques, l’un «anglophone», l’autre «rancophone». Du côté «anglophone », et en particulier aux États-Unis, le champ de recherche se serait institutionnalisé et autonomisé au cours des décennies 1990 et 2000, dans la continuité des Cultural studies: l’étiquette de food studies marquerait ainsi l’émergence d’un espace de dialogue pluridisciplinaire. En France, les sciences sociales de l’alimentation demeureraient a contrario cantonnées à des territoires disciplinaires préexistants. L’auteur effectue un dénombrement des formations niveau master portant sur l’alimentation à l’échelle mondiale, qui lui permet de montrer la grande multiplicité des cadres institutionnels de réflexion sur l’alimentation: cela conduit à interroger l’existence d’un dénominateur commun permettant un dialogue entre les espaces géographiques et disciplinaires. Anne Lhuissier s’intéresse quant à elle aux fondements de la sociologie de l’alimentation en France, en se focalisant sur les travaux du sociologue durkheimien Maurice Halbwachs (1877-1945). Une analyse de «l’ensemble de ses contributions écrites, orales et pratiques entre 1907 et 1937» (p.48) lui permet de restituer les enjeux de ses recherches portant sur les niveaux de vie, en particulier sur le plan méthodologique. Dans son célèbre ouvrage La Classe ouvrière et les niveaux de vie3 (1912), Maurice Halbwachs démontre, à partir de l’analyse de deux enquêtes allemandes sur le budget des familles de 1907 que, à revenu égal, la répartition des dépenses des familles d’ouvriers et d’employés diverge. De ce résultat, il tire la conviction qui demeurera le fil conducteur de ses recherches ultérieures, à savoir qu’il convient de se fonder sur les budgets effectifs des familles, à partir d’enquêtes empiriques, pour estimer le coût de la vie. En prouvant l’existence de disparités sociales en matière d’alimentation, Halbwachs influence fortement la sociologie de l’alimentation qui se développe dans la seconde moitié du XXe siècle, laquelle s’efforce d’étendre ces résultats à d’autres dimensions de l’alimentation, comme la qualité des produits ou les rythmes alimentaires.
3Les deux articles qui suivent se penchent sur la question de la normativité alimentaire, à partir de l’étude de groupes sociaux spécifiques. La contribution de Marie Plessz et Marie-Clémence Le Pape, qui porte sur le maintien et la transmission intergénérationnelle de la norme du petit-déjeuner, confirme l’idée que, tout autant que le contenu des repas, les rythmes alimentaires et la commensalité font l’objet d’une différenciation sociale. L’enquête menée auprès de familles des « couches supérieures des classes populaires»4 met au jour un paradoxe : si tous les enquêtés tentent de transmettre la norme du petit-déjeuner à leurs enfants, ce que les auteures attribuent en partie à de nombreuses campagnes promotionnelles (Programme national nutrition santé de 2001 mené par l’État ou marketing publicitaire), ils sont eux-mêmes relativement peu nombreux à manger un petit déjeuner le matin, comparativement à d’autres catégories sociales5. L’originalité de l’article est d’étudier le petit-déjeuner comme une «technique du corps» au sens de Marcel Mauss6, en montrant de manière convaincante les mécanismes de son apprentissage, les enjeux d’intégration sociale auxquels il répond, puis sa mise en pratique ou non par les individus selon leurs conditions objectives de vie. L’enquête présentée dans l’article de Solenn Carof poursuit la réflexion sur la normativité alimentaire en se focalisant sur des personnes ciblées par des recommandations nutritionnelles. L’auteure s’intéresse aux femmes en surpoids, de «corpulence intermédiaire», qui ne sont pas soumises à des diagnostics médicaux, contrairement aux femmes catégorisées comme «obèses». S’intéresser à cette population particulière dans son rapport aux normes de minceur et aux discours de santé publique concernant la corpulence «permet de mettre en lumière le va-et-vient incessant entre justifications esthétiques, morales et médicales» (p.109) auxquelles les femmes en surpoids font face. L’apport principal de l’article est de montrer que la « trajectoire pondérale » d’un individu – c’est-à-dire ses prises et pertes de poids successives, ainsi que sa corpulence – influence le rapport aux normes nutritionnelles dominantes des femmes en surpoids, plus encore que le niveau de diplôme ou la catégorie socio-professionnelle. Ainsi, cet article permet de nuancer le résultat sociologique selon lequel les femmes les plus diplômées seraient plus réceptives aux normes nutritionnelles dominantes7, et qu’il en irait à l’inverse des femmes les moins diplômées. (…)»


Lectures, Alexandra Hondermarck

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