Un peuple calédonien?



La Nouvelle-Calédonie doit se prononcer sur son indépendance en novembre 2018, et les questions soulevées par ce référendum sont d’une complexité inédite. Dans un pays colonisé et multiethnique, citoyenneté, nationalité, peuple et souveraineté ne sont rien moins que fixés.

«2018 est une date historique pour la Nouvelle-Calédonie. Conformément à l’accord politique de 1998 signé entre les indépendantistes du Front de Libération Kanak et Socialiste, le parti loyaliste de l’époque et l’État français, un référendum d’autodétermination aura lieu le 4novembre dans ce Pays d’Outremer français du Pacifique doté d’un gouvernement et d’un congrès votant des «lois de pays». L’histoire de cet archipel océanien devenu colonie française au milieu du XIXe siècle est marquée par un peuplement d’abord pénal (les descendants de bagnards), puis par une colonisation libre accompagnée d’un cantonnement de la population kanake autochtone dans des réserves. Après la fin du régime de l’Indigénat en 1946 et l’institution de la libre circulation, les Kanaks sont passés du statut juridique de sujets de l’Empire à celui de citoyens, mais sans pouvoir accéder pleinement aux leviers politiques et économiques du territoire. Leurs luttes pour l’indépendance débutent au cours des années 1970. La sortie par référendum, le 4 novembre prochain, de l’Accord de Nouméa (1998) fait figure d’aboutissement de ce combat, dont une série d’accords politiques depuis 1983 marque les jalons. Le référendum de 2018 portera explicitement sur trois aspects de l’accession à la souveraineté : l’accès au statut international de pleine responsabilité, le transfert des compétences régaliennes — qui suivrait les autres transferts effectués depuis 20 ans —, et la transformation de la citoyenneté néo-calédonienne en nationalité.
L’Accord de Nouméa, texte intégré dans son intégralité au Titre XIII de la Constitution française, a créé de manière inédite une citoyenneté calédonienne destinée à préparer la possibilité d’une conversion en nationalité. La notion a été admise tant par le Conseil constitutionnel que par la Cour européenne des Droits de l’Homme en vertu du caractère transitoire de l’accord de 1998. L’idée s’enracine dans le projet de référendum national de souveraineté, pour les seuls néo-Calédoniens, qui devait se tenir, selon les Accords de Matignon-Oudinot, 10 ans après leur signature, en 1998. L’Accord de Nouméa est finalement venu prolonger ceux de Matignon-Oudinot sans que ce vote ait lieu. Dans cette ancienne colonie de peuplement devenue très autonome qui compte autour de 269000 habitants, l’enjeu principal est toutefois pour les Kanaks de parvenir à faire admettre l’existence d’un peuple calédonien à partir de cette citoyenneté — qui entérine au passage l’idée, chère aux indépendantistes, d’un peuple qui s’étendrait au delà des seuls colonisés. Le référendum d’autodétermination qui va avoir lieu est l’occasion de mettre à plat les positions divergentes qui s’expriment à ce sujet en commençant par rappeler les difficultés de la tenue de ce scrutin dans un contexte démographique défavorable à ceux qui aspirent potentiellement au recouvrement de leur souveraineté.

Les indépendantistes fragilisés

Lors du dernier recensement de 2014, 39 % de la population déclarait appartenir à la «communauté kanake», 27 % à la «communauté européenne» et 8% se disaient Wallisiens et Futuniens. La population concernée par le vote dépasse la seule population colonisée. La composition de la liste référendaire (LESC, liste électorale spéciale pour la consultation) qui a été décidée en 1998 et validée par le Comité des droits de l’Homme des Nations-Unies inclut en effet tous les natifs de l’archipel et, parmi les non-natifs, ceux qui ont pu participer au vote de ratification de l’Accord de Nouméa (âgés de 18 ans à cette date) ou qui peuvent prétendre à une présence dans le pays depuis 1994. Après plus d’une année de débats relatifs aux modalités d’inscription sur la liste spéciale initiée par un collectif indépendantiste créé pour l’occasion en 2016 (le RIN, Rassemblement indépendantiste et nationaliste, toujours insatisfait à ce jour), la LESC a vu augmenter son effectif de moins de 10 %. 7000 Kanaks qui ne figuraient pas sur la liste générale y ont été inscrits automatiquement afin de figurer sur la liste référendaire. Les loyalistes ont alors réclamé l’ajout de natifs non inscrits présents en continu sur le territoire depuis 3 ans. Après la clôture des inscriptions en juin, les services concernés estiment que 169 000 inscrits pourraient aller voter au lieu des 158000 personnes recensées avant cette bataille. Parmi ceux-ci, on compte environ 77000 personnes de statut coutumier et environ 92000 de statut civil commun.
Ces récentes revendications montrent bien les difficultés du vote d’autodétermination en contexte pluriethnique. On est très loin cependant de la situation du précédent référendum organisé en 1987 par le Président Mitterrand et son Premier ministre Chirac dans le sillage du projet d’indépendance-association proposé par l’État et refusé par le FLNKS (Front de Libération Kanak et Socialiste). Sur la base de l’article 53 de la Constitution relatif à l’autodétermination des populations d’Outremer, ce scrutin était ouvert à toutes les personnes habitant depuis seulement 3 ans sur le territoire calédonien. D’autre part, ce référendum s’était tenu dans un moment de fortes tensions ethniques, marquées par des assassinats politiques. Après avoir réclamé en vain que seuls les Kanaks aient le droit de voter, les indépendantistes appelèrent au boycott des urnes, tant le verdict ne pouvait qu’être en leur défaveur. De fait, sur les 59% des inscrits qui se rendirent aux urnes, 98% se prononcèrent pour le maintien au sein de la République française — et les conflits reprirent de plus belle.
Tout autre est donc le contexte dans lequel intervient le référendum de sortie de l’Accord de Nouméa. Le «pays» est apaisé depuis les Accords de Matignon-Oudinot de 1988, le rapprochement recherché entre les communautés et le transfert progressif de compétences et de dispositifs de développement, suivi et discuté annuellement par les représentants des partis et les élus. La France a donc inventé ici une voie de décolonisation originale. Sans renoncer à un instrument de validation populaire destiné à assurer la légitimité de l’éventuelle reconnaissance internationale d’un nouveau pays, elle a pris le temps d’accompagner le pays vers son émancipation.
Mais à ce jour, hormis les 4 partis qui forment actuellement le FLNKS (UC, Palika, UPM et les Wallisiens et Futuniens du RDO), aucune des autres composantes du paysage politique ne s’est ralliée à l’idée de l’indépendance et à celle de la création de Kanaky–Nouvelle-Calédonie. Le pari initial des indépendantistes d’amener peu à peu les Calédoniens à eux, en faisant la démonstration de leur capacité à gérer les Provinces et à s’investir dans l’industrie du nickel, à travers le contrôle de la Société Minière du Pacifique Sud (SMSP), s’avère, 20 ans après la signature de l’Accord, toujours aussi risqué. Au vu des forces en présence, l’issue du référendum de 2018 est non seulement incertaine pour les Kanaks, mais pourrait aussi ne pas convenir aux autres parties de la population.

Penser le peuple calédonien?

Or, comme le souligne le politiste Jean Laponce, le principal enjeu des référendums de souveraineté, c’est de parvenir à satisfaire ceux qui expriment légitimement leur droit à l’autodétermination sans pénaliser la portion de la population qui ne demande pas son recouvrement. Toute la question est de savoir quoi faire pour y parvenir. Généralement, il s’agit de redéfinir les frontières géographiques ou celles des peuples. Dans l’archipel du Pacifique, très loin de la Métropole à laquelle les loyalistes souhaitent rester rattachés, l’optique d’une partition n’a guère de sens. Elle a un temps pu être envisagée, à partir d’une répartition ethnique du peuplement des trois Provinces crées en 1988 (70% de Kanaks en Province Nord et 95% dans les Iles), mais plus d’un quart la population de la Province Sud est kanake et deux Calédoniens sur trois, dont 40% de la population kanake, résident désormais dans le grand Nouméa. L’exigence du référendum calédonien pousse bien plutôt à interroger la notion et les frontières d’un «peuple calédonien», entre appartenance à la nation française et création d’une nouvelle nation à partir de la citoyenneté calédonienne actée dans l’accord de Nouméa.
C’est le corps électoral provincial (distinct des corps électoraux général et référendaire) ainsi qu’un accès privilégié à l’emploi des Calédoniens inscrit dans une «loi de pays» qui sont venus poser les fondements juridiques de la citoyenneté calédonienne. Si la liste générale permet à chaque citoyen français en âge de voter de se prononcer aux élections municipales, aux législatives et aux présidentielles, la liste des provinciales est réservée aux natifs et à tous ceux qui peuvent justifier de 10 ans de résidence en 1998. Pour les indépendantistes, le peuple de Kanaky–Nouvelle-Calédonie doit naître des contours de cette citoyenneté. Le projet de société du FLNKS divulgué l’an passé insiste sur le caractère pluriculturel de cette nation. Il reprend, en le modernisant, l’idée de «peuple kanak pluriethnique» qui figurait dans le projet de Constitution déposé à l’ONU en octobre 1987. Être Kanak revenait simplement à accepter l’indépendance du territoire. Cette démarche inclusive prolonge l’acceptation officielle des descendants de colons par les Kanaks, en 1983 lors de la Table-Ronde de Nainville-les-Roches, où le Front indépendantiste les désigne alors comme des «victimes de l’histoire» n’ayant pas choisi de vivre si loin de la Métropole. Les Accords de Matignon puis celui de Nouméa sont venus renforcer l’idée d’une «communauté de destin» tout en effaçant cette appellation jugée négative par les loyalistes.
Parmi les loyalistes en revanche, certains, comme les membres du Rassemblement-Les Républicains, refusent catégoriquement la notion même de peuple calédonien parce qu’elle semble impliquer l’existence d’un État souverain. D’autres, comme les partisans de Calédonie Ensemble dont les députés sont affiliés à l’UDI à l’Assemblée nationale, désireux de «continuer à s’émanciper au sein de la République», envisagent l’idée d’un peuple calédonien sous l’angle du renforcement des prérogatives citoyennes. Du côté de l’État, l’expression n’est plus non plus taboue ; le Premier ministre en a fait un emploi remarqué lors de son passage sur le Caillou en décembre 2017 qui se doit de reconnaître a minima la citoyenneté calédonienne. De son côté, le président Macron, en remettant le 5 mai 2018 au gouvernement local les actes de prise de possession de la Nouvelle-Calédonie, rappelle que les Calédoniens sont déjà largement responsables de leur destin.
Ceci n’équivaut toutefois pas à une prise de position en faveur de l’indépendance. Sur ce sujet, les lignes de clivages au sein du «pays» n’ont guère évolué en 20 ans; les approches concernant la question des frontières et la composition de la communauté politique calédonienne pour l’après 2018 restent divergentes. C’est pourquoi, dès 2014, de nouvelles solutions institutionnelles ont été cherchées. Quatre scénarios de sortie de l’Accord de Nouméa ont été proposés: l’acquisition d’une souveraineté pleine et entière, le partenariat entre États souverains, une autonomie renforcée ou encore le maintien dans la situation actuelle. Cela n’a pas infléchi – contrairement à ce qui s’est passé en 1998 – la volonté du FKNKS d’organiser un référendum sur la souveraineté calédonienne. En revanche, cela a relancé la discussion sur le maintien d’un lien privilégié avec la France…»


Christine Demmer, La vie des idées

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