Le paradoxe San Francisco
Ville
emblématique du progressisme californien, San Francisco est aussi la championne
des inégalités sociales. La géographe Sonia Lehman-Frisch cartographie les
ambiguïtés de cette cité singulière qui continue à être le porte-drapeau de
l’innovation aux États-Unis.
«San Francisco, cité de la
contre-culture et des mouvements contestataires? Ville créative des géants des
hautes technologies? Emblème de la gentrification et terrain de jeu des
hyper-riches? Avant-poste du progressisme politique? Ou encore championne des
inégalités sociales aux États-Unis? Loin de proposer une réponse univoque,
Sonia Lehman-Frisch prend le parti dans Sociologie de San Francisco de
construire son travail de sociologie urbaine autour de ces multiples visages.
San Francisco est en effet pétrie de contradictions, qui animent d’intenses
débats dans la sphère publique, notamment autour de l’accès au logement, des
inégalités sociales ou de la ségrégation ethnique. C’est sur ces ambivalences
que s’interroge l’ouvrage, l’auteure prenant soin de brosser à grands traits
les caractéristiques de la ville, de faire état des débats et des
contestations, pour in fine déconstruire un certain nombre d’idées
reçues. À cet effet, elle a réalisé un travail de documentation minutieux, convoquant
des travaux scientifiques de référence ainsi que des articles de presse
récents, afin de produire un ouvrage documenté, dense mais synthétique.
Écrit dans un style clair
et dépouillé, l’ouvrage se lit aisément et permet à un lectorat novice de saisir
les caractéristiques et tensions majeures qui traversent la ville de San
Francisco aujourd’hui [1].
Dernière parution de la série «Repères» consacrée à la sociologie des villes –
telles que Paris, Marseille ou Lille, l’ouvrage constitue la première incursion
de cette collection dans les villes états-uniennes. L’auteure, professeure de
géographie à l’Université Paris Nanterre et membre du laboratoire Architecture,
Ville, Urbanisme, Environnement (LAVUE), met à profit sa connaissance détaillée
de la ville de San Francisco comme sa pratique de la géographie sociale, pour
dresser le portrait sociologique d’une ville dont elle est spécialiste.
L’ambition liminaire de
Sonia Lehman-Frisch est de décrypter les «ressorts et les éléments
sociologiques constitutifs de son [l’] identité singulière» (p. 4) de San
Francisco. L’auteure vise ainsi à «analyser les rapports complexes et
constamment renouvelés entre les groupes sociaux et leur ville» soit à «saisir
le sens social de la ville» (p. 5). À cet effet, l’ouvrage est organisé en six
chapitres questionnant chacun les représentations ordinaires de la ville telles
que la «ville des quarti¬¬ers» (city of neighborhoods) (chapitre 1); la «ville
sur la baie» (city by the Bay) (chapitre 2); la «ville des innovations» (city
of innovations) (chapitre 3); la «ville de la diversité» (diverse city)
(chapitre 4); la «ville de gauche» (left coast city) (chapitre 5) et la «ville
en croissance» (growing city) (chapitre 6).
Une identité et une
histoire singulières
Le premier chapitre
présente les lignes de force qui structurent la ville et montre que son
identité repose sur une organisation sociale et spatiale «lisible» au sens que
Kevin Lynch donne à ce terme dans The image of the city [2].
Par-delà les représentations iconiques d’une ville considérée comme
exceptionnelle – un joyau architectural fait de maisons victoriennes perchées
sur de splendides collines avec vues imprenables sur la baie ou entourées de
brume –, un ensemble de structures physiques et sociales constituent
d’importants repères communs pour les habitants. La « grille sur les collines »,
les étapes de l’extension urbaine, les principes de zonage, les mobilités et
infrastructures de transport, et les processus de ségrégation des minorités
ethniques constituent quelques-unes des grandes lignes d’organisation du
territoire. On retient notamment de ce premier chapitre des passages
intéressants sur le rôle des mouvements sociaux dans l’avènement des mobilités
douces comme la marche et le vélo – la Freeway Revolt de 1959 qui a mis
un terme au développement des autoroutes intra-urbaines ou le Critical Mass
de 1992 qui a mobilisé jusqu’à 5 000 cyclistes protestant contre l’absence de
mesures en faveur du partage de la chaussée –, ou sur la constitution
socio-historique des quartiers ethniques dits «historiques» tels que Chinatown,
Fillmore (le ghetto afro-américain) et Mission (le barrio hispanique).
Le deuxième chapitre monte
en échelle pour situer la ville dans la «Bay Area», un territoire
métropolitain tricéphale (San Francisco-Oakland-San Jose) de douze comtés. Il
rend compte des étapes de la croissance métropolitaine depuis le milieu du XIXe
siècle jusqu’à aujourd’hui. La croissance urbaine de San Francisco,
originellement liée à la ruée vers l’or de 1848-1855 et aux activités minières,
se structure ensuite autour des activités commerciales puis industrialo-portuaires.
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, Oakland devient la principale
gare de triage et ouvre également des chantiers navals ainsi que son propre
port, qui devient vite le rival de celui de San Francisco. Après la Deuxième
Guerre mondiale, le sud de la baie commence à se développer autour de
l’industrie électronique qui a émergé à Palo Alto dès le début du XXe
siècle, en lien avec l’université Stanford. Cette Silicon Valley connaît une
croissance spectaculaire à partir des années 1970 suite à l’invention des
ordinateurs personnels.
L’auteure décrit ces
territoires métropolitains au prisme d’une «écologie résidentielle» [3]:
elle en caractérise la géographie sociale à travers les paysages résidentiels
qui sont produits. Ainsi, si les ouvriers et les populations modestes résident
à proximité des espaces industriels, dans des cottages ouvriers ou des
bungalows, les élites urbaines se sont installées sur les hauteurs ou à
proximité des emplois les plus qualifiés. Ces populations bourgeoises –
universitaires, ingénieurs, entrepreneurs – habitent la middle classe
ecotopia boisée d’Oakland, les maisons romantiques et naturalistes des
collines de Berkeley ou les monster homes de Palo Alto ou Menlo Park.
Le troisième chapitre
revient sur le succès économique de San Francisco qui a fait d’elle une
métropole dite «innovante» et «créative». Il se penche sur quelques domaines
liés : finance et affaires ; hautes technologies ; tourisme et loisirs.
L’auteure montre comment ce mode de développement économique participe à la
production des inégalités, notamment via une polarisation des salaires. Ainsi,
«parce qu’elle est une métropole créative, San Francisco est aussi une
métropole inégale» (p. 61). Elle explique en particulier comment, depuis le dot-com
boom des années 1990 et l’apparition des start-ups dans les années
2000, les technologies de l’information opèrent un «retour en ville» à San
Francisco, au détriment de la Silicon Valley. La ville conserve et attire ses start-ups,
dont certaines sont devenues des géants du secteur comme Twitter ou Uber,
notamment grâce à de généreuses déductions fiscales proposées par le maire
démocrate Ed Lee (2011-2017). Ces mesures incitatives et les conséquences de ce
«retour en ville» ne sont pas sans susciter de vifs débats au sein des
habitants sur la disponibilité de surfaces de bureaux ou l’accès au logement.
Le quatrième chapitre vise
à «mettre en lumière les effets du succès économique exceptionnel de San
Francisco sur la diversité de sa population, sa structure sociale, ses modes de
vie et ses valeurs» (p. 63). Si à San Francisco les minorités ethniques sont
majoritaires devant les Blancs (42%), faisant d’elle une métropole «majority
minority» avec d’importantes populations asiatique (23%) et hispanique (23%),
la ville connaît néanmoins un «Black Exodus». Ce dernier est lié à un mouvement
de suburbanisation des Afro-Américains ainsi qu’à un retour vers le Sud des
États-Unis. Si la ségrégation ethnique reste forte, elle aurait légèrement
diminué ces deux dernières décennies, un constat à nuancer cependant selon les
groupes ethniques considérés.
Par ailleurs, la montée en
puissance du tertiaire supérieur et des professions créatives, qui a marqué les
dernières décennies, masque le fait que San Francisco est classée seconde parmi
les grandes villes les plus inégales, derrière Miami. Les pauvres y sont moins
pauvres que dans les autres grandes villes états-uniennes, mais les riches
considérablement plus riches. San Francisco abrite en effet une très forte
concentration d’ultra-riches, et les ménages blancs constituent près de deux
tiers des ménages riches. Le chapitre fait une synthèse éclairante sur la
gentrification, sociale comme ethnique, dont San Francisco est paradigmatique.
Depuis l’office boom des années 1980 attirant les yuppies et le dot-com
boom de la fin des années 1990 jusqu’à la «supergentrification» des années
2000, San Francisco est aujourd’hui la métropole la plus chère des États-Unis,
ce qui pose des problèmes majeurs d’accès au logement et à la propriété.
Le cinquième chapitre
envisage les solutions politiques mises en œuvre à San Francisco, des
mobilisations citadines aux politiques municipales, pour faire face aux
contradictions générées par ces évolutions économiques. «À la pointe du
progressisme aux États-Unis» (p. 100) (existence d’un salaire minimum, logement
abordable, accueil des SDF et des immigrants), San Francisco creuse pourtant
ses inégalités. L’auteure y pointe le paradoxe fondamental de la ville: «en
accueillant et en servant les populations les plus vulnérables, ces politiques
contribuent aussi à creuser les inégalités : a contrario, en leur
refusant une place dans la ville, San Francisco deviendrait incontestablement
une ville moins inégale car exclusivement composée de populations riches… et
donc plus injuste» (p. 100). Ce chapitre particulièrement bien mené rend compte
des décennies de mobilisations associatives, en partie héritées des mouvements
civiques des années 1960-70 qui ont réussi à peser sur les politiques
publiques, voire sur les actions d’entreprises privées comme Google ou Airbnb.
Finalement, la permanence des débats et la prévalence des sentiments
d’injustice s’expliqueraient moins, selon l’auteure, par la force des
inégalités que par la persistance d’un idéal de justice.
Le dernier chapitre se
concentre sur les effets de l’attractivité de San Francisco, en particulier sur
l’urbanisme et les modes de vie. Les chantiers liés au tournant culturel des
années 1990, à la restructuration du système de transport, à la croissance du
Financial District entraîné par les secteurs des hautes technologies, de la
banque, des services aux entreprises et de la santé, ont engendré une phase de
construction accélérée. Face à un agenda pro-growth qui s’étend
jusqu’aux cercles progressistes, les débats autour de la crise du logement
continuent d’être virulents, bien que l’opposition au développement urbain se
soit considérablement affaiblie. L’auteure décrit ainsi le lifestyle et
le «coffee society» des techies, qui vivent dans des condominiums
de luxe à la localisation hyper-centrale.(…)»
Flaminia Paddeu, La vie
des idées

Comentários
Enviar um comentário