Lettres d’une fille-mère
Au
sein des institutions où on les plaçait dans les années 1950, les mères
célibataires, marginalisées et réprimées, avaient parfois l’occasion de
retisser du lien. C’est ce lien que recrée le sociologue Jean-François Laé à
travers la correspondance d’une «fille-mère» avec son assistante sociale.
«Le dernier livre de
Jean-François Laé poursuit un travail mené depuis plus de quinze ans sur les
archives ordinaires de notre monde contemporain: correspondances, journaux
personnels, écrits professionnels, jurisprudences du travail... Archives «faibles»
qui contiennent une matière sensible et «des pratiques minuscules», dit-il.
Elles ne sont pas reconnues, souvent invisibles, délaissées, oubliées sur les étagères
des caves d’institution, retrouvées dans des greniers ou vendues en vrac dans
des brocantes. Jean-François Laé nous fait pénétrer ici dans le monde de la
protection de l’enfance et de l’adolescence des années 1950, au travers d’une
abondante correspondance entre une assistante sociale et l’une de ces jeunes
filles isolées, enceintes par accident, placées en institution pour «correction»,
éloignées de leur famille et de leur milieu. Elles avaient gravement fauté,
disait-on.
Mais dans Une fille en correction,
il n’est question ni d’une histoire d’amour ni d’un «beau cas» d’archive,
encore moins d’un témoignage historique. Entre Micheline et son assistante
sociale vont se nouer des liens intenses que l’auteur restitue en articulant
une ethnographie des écritures, une sociologie de la maternité et une narration
presque cinématographique. Le texte articule la correspondance en tant que
telle – matière première qui nous est abondamment donnée à lire –; la
description des lieux – à travers une documentation très précise sur l’Avignon
des années 1950, le travail dans les champs, la vie quotidienne dans une maison
maternelle; enfin, le récit de Jean-François Laé, qui les confronte à son
expérience personnelle. C’est sans doute ce croisement des registres qui donne
un ton intimiste, un rythme à ce voyage où l’on est sans cesse dedans et
dehors, entre ordre et désordre.
Survivre quand on est
fille-mère
Dans sa correspondance
avec Odile, son assistante sociale, Micheline écrit, exprime et interpelle le
monde qui l’entoure avec une grande détermination. Il s’agit pour elle
d’accéder au minimum de ressources qui lui permettraient de survivre et
d’accueillir «malgré tout» son enfant à naître. Contre sa mère, contre le
géniteur qui a disparu, contre sa réputation de «sale traînée». Elle le fait
avec délicatesse et vigueur, et sait manier l’écriture pour faire passer les
émotions suscitées par la violence et l’arbitraire de sa situation. Elle
parcourt plusieurs établissements, se plaint de la dureté des relations, des
vols et autres méfaits: l’occasion pour Jean-François Laé d’entremêler des «reconstitutions»
à ses expériences de jeune éducateur à la fin des années 1960: il a connu ces
châteaux où l’on plaçait les jeunes en «grandes difficultés». Il reconnaît les
odeurs et ambiances qui imprégnaient les dortoirs, les couloirs et les
cuisines. On sent la cire des parquets à plein nez! Par là même, il restitue
les strates d’écriture, les «plis narratifs» et la force des «mots d’en bas»
utilisés par Micheline. Ils nous éclairent sur la condition des jeunes «mères
célibataires» alors exposées au discrédit et aux mesures de redressement. Il
fait revivre les amours et les haines, les corps menaçants et menacés, les
violences et blessures intimes résultant d’un avortement escamoté, un «rapt de
séduction», disait-on alors pour évoquer le viol. Les filles regardent un
ventre qui renvoie pour elles à un insupportable événement ne leur appartenant
pas: «Ce n’est pas à moi» entend-on entre les lignes de Micheline! «Je
l’abandonnerai si vous m’abandonnez». Et sa mère de répliquer, dans une
terrible lettre de cachet à l’adresse du tribunal: «de toute façon elle ne
pourra pas le garder ni moi non plus». Pas de langue de bois, pas d’euphémisme,
le lecteur ou la lectrice sont pris aux tripes par cette extraordinaire
violence, et par l’absence des pères. Ce n’est pas faute de les avoir
recherchés! La recherche impossible de paternité masque cette violence. Tout
est habilement verrouillé.
Dans cette histoire, on ne
peut s’empêcher de penser à toutes les femmes réduites au silence après «cet
accident» qui fait bifurquer la vie. Comme elles, Micheline a connu la jeunesse
difficile des enfants de milieu modeste; le travail harassant à 15 ans dans les
champs: le ramassage des fraises, le travail dans les conserveries, le portage
des cageots... Elle a très tôt «le cou cassé, les mains fatiguées». Mais elle a
passé le certificat d’études, un exploit pas courant pour les filles de sa
condition. Malgré son dénuement et son isolement, elle dispose d’une forte
capacité de résistance et d’interpellation; sa démarche et sa prise de parole
témoignent pour d’autres, restées invisibles, comme sa copine Rose dont elle
parle dans plusieurs de ses lettres. Après des débuts difficiles, les lettres
de Micheline à Odile deviennent vite intimes, sensibles, traversées d’affects;
elles nous livrent de précieuses indications sur les conditions objectives
d’existence des «filles-mères» de milieu populaire, alors souvent «mises à la
rue»: apprentissage forcé de tel métier, injonction à mettre l’enfant en
pouponnière, mise en service de femme à tout faire au domicile de la
bourgeoisie. La tutelle se poursuit bien au-delà de l’âge de la majorité.
Le cercle des femmes
C’est ainsi que Micheline
est encerclée par de multiples figures féminines (sa mère, les travailleuses
sociales, les nourrices, quelques paroissiennes, l’ordonnance de justice, la
maison maternelle) qui alimentent jugements et réputations et réduisent son
corps à un «ventre déviant». Les moindres écarts sont interprétés comme les
attributs des «mauvaises filles» (la documentation rassemblée dans Mauvaises filles,
de Véronique Blanchard et David Niget complète bien cette correspondance). La
confiance s’instaure entre Odile qui, au début avait tendance à incriminer
Micheline, et cette dernière, qui lui ouvre finalement une fenêtre de relation
et d’expression qu’elle investit avec l’énergie du désespoir. Ce sera, dit
J.-F. Laé, la base d’un «dispositif féminin», c’est-à-dire d’un agencement de
forces qui emprunte la figure du «marrainage» associant les affects, l’empathie
et le care. Une relation dégagée des liens de filiation classiques, mais
aussi des finalités de contrôle de l’institution.
Jean-François Laé analyse
les ambivalences de cette «maternité sociale» qui s’instaure sous l’égide de la
protection de l’enfance: un «emboîtement de maternités – biologique, morale et
d’autorité» – animé par un «réseau d’attention», une «ronde institutionnelle».
Grâce à l’inflexion que lui donne Odile, certaines des attentions vont
permettre à Micheline de sortir de la «sexuation des codes» qui l’incite à se
déposséder de son intimité et de sa maternité. On peut dire que ce cercle de «maternité
sociale» autour des femmes pauvres est un cordon socio-sanitaire d’autant plus
redoutable qu’il est discret.
Ce travail nous fournit en
outre de précieux éléments d’analyse sur la «mémoire vive de l’expérience
professionnelle» des actrices des services sociaux engagées «corps et âme» dans
ce type d’accompagnement, avec celles qui choisissent la proximité, le soutien
et le partage: assistante sociale, assistante de justice, etc. Odile apparaît
progressivement comme une professionnelle moderne, même si elle reste attachée
aux valeurs fondatrices de la protection et de la rééducation. Célibataire,
elle fait du sport, est proche de l’éducation populaire et s’engage pour
ré-affilier la mère et sa fille Corinne. Elle s’écarte pour cela de ses
fonctions professionnelles, avec de petits gestes qui témoignent des affects
engagés: la médiation avec la mère, le jeu avec les institutions, les
attentions et aides matérielles (confection de layette pour la petite Corinne),
le soutien moral. Et surtout en acceptant d’être la marraine pour le baptême de
la petite. Avec ce nouvel attribut, son autorité bienveillante augmente. Le
chapitre consacré aux nourrices montre l’ambivalence de la position de ces
intervenantes dans le cadre d’une politique fondée sur le contrôle et la
défiance.(…)»
Patricia Bouhnik, La vie
des idées

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