Qui croit en Trump?
Comment
expliquer la conversion des évangéliques américains au discours de Donald Trump?
Interrogeant les habitants d’une petite ville du Midwest, Jessamin Birdsall
montre que le ralliement au candidat républicain est le produit d’un compromis idéologique,
qui s’enracine dans la peur de communautés perçues comme menaçantes, les
musulmans et les LGBT.
«« Ted Cruz et moi, nous
sommes pareils », me dit Christy. « Mais il ne peut pas gagner. » Il ne reste
que quelques jours avant la primaire républicaine, et Christy, son mari Richard
et moi discutons dans leur salon, de retour d’un meeting politique qui s’est
tenu plus tôt dans l’après-midi en l’honneur de Trump. Christy et Richard sont
activement impliqués dans les affaires de leur église évangélique, dirigent
avec succès leur entreprise et soutiennent Donald Trump avec plus de ferveur
que Ted Cruz. Je demande à Christy d’expliquer son point de vue. « Ce que je
veux dire, c’est que je partage en gros les mêmes valeurs que Ted Cruz –
chrétiennes, conservatrices, contre l’avortement, pour le mariage traditionnel
et le Deuxième amendement de la Constitution, tout ça – mais je ne le pense pas
capable de battre Hillary, et nous avons besoin d’un Républicain à la Maison
Blanche, sous peine de ne jamais nous en remettre sur le plan politique. »
Dans la course à
l’élection présidentielle américaine de 2016, nombre d’experts politiques et de
chercheurs ont tâché de comprendre comment il était possible que des électeurs
évangéliques très attachés aux valeurs conservatrices, ayant passé les quarante
dernières années à défendre avec force la morale chrétienne et le mariage
traditionnel, donnent leur vote à un propriétaire de casino, marié à trois
reprises, incapable de citer un verset de la Bible et ancien défenseur du planning
familial et des droits des LGBT. Un électeur républicain sur trois est un
chrétien évangélique blanc, et 65 % des évangéliques blancs se déclarent prêts
à voter pour Donald Trump. [1]
La vie dans une petite
ville du Midwest
J’ai passé trois mois à
vivre et travailler à Pleasant Fields , une petite communauté du Midwest dont
la population est à 97% blanche, historiquement chrétienne et conservatrice, et
où l’agriculture et l’industrie constituent la base de l’économie locale. Je
voulais comprendre deux choses à Pleasant Fields. Premièrement : comment
les évangéliques expriment-ils et justifient-ils leur décision de voter pour
Donald Trump ? Deuxièmement : quelles conditions locales, économiques,
culturelles et sociales rendent l’adhésion à la candidature de Trump possible ?
Je me suis entretenue avec
cinquante membres de cette communauté et me suis immergée autant que possible
dans la vie de la ville. J’ai travaillé à temps partiel comme serveuse dans un diner
; assisté à la messe et aux cours de catéchisme le dimanche, ainsi qu’aux
classes d’étude de la Bible ; travaillé comme bénévole dans un camp de vacances
biblique et dans une maison de retraite ; suivi les fermiers sur leurs engins
agricoles alors qu’ils plantaient du maïs et moissonnaient le blé d’automne ;
bu de la Bud Light au bar du coin ; tenu compagnie aux buveurs de café matinaux
au McDonald et au café du centre-ville plusieurs fois par semaine ; et j’ai
participé à autant de réunions et d’événements organisés par la communauté que
possible.
Fondé par des familles mennonites
suisses au milieu du XVIIIe siècle, Pleasant Fields préserve et
promeut son héritage ethnique et religieux au moyen de festivals et
d’expositions annuels dans ses églises, ses bâtiments municipaux et ses espaces
publics. Les chefs de file de la communauté commémorent avec dévotion le récit
religieux de ces hommes ayant courageusement fui l’oppression et travaillé sans
relâche pour établir une communauté libre, prospère et honnête. La commune
compte près de vingt églises pour moins de 5000 habitants, et les familles qui
se revendiquent de la descendance des premiers habitants venus d’Europe
conservent aujourd’hui encore des positions d’autorité au sein de la
municipalité, dans les entreprises locales, les associations de la ville et les
congrégations religieuses.
Two Trump
supporters wearing T-shirts «I am a deplorable»
Au delà de ces clochers,
on retrouve une communauté diversifiée. Des initiatives économiques pour
développer le secteur industriel et l’érection de logements subventionnés à
Pleasant Fields ont attiré des familles des comtés environnants, contribuant à
une diversité de statuts socioéconomiques, de religions et de modes de vie. Un
certain nombre de travailleurs immigrés mexicains, qui pendant de longues
années ont travaillé dans les usines implantées au sud de la ville, se sont
installés de manière définitive. Il y a quelques années, une famille musulmane
a rejoint la communauté et acheté le diner du coin, celui-là même où
j’ai travaillé cet été, créant un malaise chez certains habitants qui n’avaient
jamais vu un musulman de près, à part dans les programmes télévisés de Fox
News. Bien qu’une partie des églises demeurent dynamiques et actives au sein de
la communauté, la plupart connaissent un déclin certain. Le nombre de membres
et le taux de fréquentation à la messe décroissent, l’âge moyen des fidèles
augmente tandis que les problèmes de drogue, de violences conjugales et de
grossesses précoces ont un impact sur la communauté en général. Ce genre de
dynamique n’est pas rare dans les petites villes de l’Amérique moyenne.
Les deux ennemis : l’Islam
et le mouvement LGBT
Les évangéliques que j’ai
pu rencontrer à Pleasant Fields [2]ne
sont pas du tout «un ramassis de gens déplorables», selon les mots d’Hillary
Clinton. Nombre d’entre eux sont des personnes généreuses et bienveillantes,
qui m’ont chaleureusement accueillie chez eux. Ils travaillent dur, sont très
dévoués à leur famille, font du bénévolat au sein de leurs communautés, et
donnent une partie importante de leurs revenus à leur église et aux familles
dans le besoin.
Ces évangéliques qui
votent pour Trump ne sont pas non plus des gens de la classe ouvrière en
colère. L’électeur de Trump, d’après le portrait que s’en font typiquement les
universitaires et les journalistes de la Côte Est, est un homme blanc, rustre
et sans instruction qui a perdu son emploi et se sent personnellement victime
de la mondialisation. S’il est vrai que la délocalisation d’usines à l’étranger
a fait subir des pertes financières à un certain nombre de villes du Midwest,
et que l’état de l’économie américaine inquiète les citoyens, on ne peut pour
autant affirmer que tous les électeurs de Trump sont des chômeurs de sexe
masculin issus de la classe ouvrière. Dans le cas de Pleasant Fields, par
exemple, le secteur industriel s’est en réalité développé ces vingt dernières
années, avec l’ouverture de nouvelles usines et des créations d’emploi. De
nombreux évangéliques soutenant Trump parmi ceux que j’ai interviewés font
partie de classes sociales plutôt aisées.
Ils n’ont d’ailleurs pas
complètement laissé de côté leur attachement aux enseignements moraux et aux
idéaux bibliques dans leur manière d’envisager leur engagement politique,
contrairement à ce que certains commentateurs politiques ont pu affirmer. Les
personnes et les familles auprès desquelles j’ai passé du temps sont très
attachées aux idéaux chrétiens et persistent à voir un lien entre leur foi et
leur choix dans les urnes, même si ce rapport peut paraître contradictoire de
l’extérieur.
Mais alors, s’ils ne sont
ni des gens déplorables, ni des chômeurs en colère, ni des hypocrites, pourquoi
ces évangéliques blancs ont-ils fait le choix de voter pour Donald Trump ? Il
est important de garder à l’esprit que, tandis que certains évangéliques (comme
Christy et Richard, évoqués plus haut) sont des supporters inconditionnels de
Trump depuis le début de sa campagne, d’autres ont fait preuve de davantage de
réticence dans leur décision de voter pour lui, le considérant comme « un
moindre mal ». Pour les évangéliques de Pleasant Fields décidés à voter pour
Trump, le « mal » s’incarne avec force dans deux choses : l’Islam et le
mouvement LGBT.
Du point de vue des
électeurs de Pleasant Fields, l’Islam et le mouvement LGBTreprésentent
l’antithèse de l’héritage judéo-chrétien américain, et sont des ennemis qui
sapent activement la liberté religieuse et la sécurité des chrétiens
américains. Assis un soir dans son jardin, un fermier dont la famille vit à
Pleasant Fields depuis quatre générations me dit : « J’accepterais les
musulmans s’ils se comportaient et respectaient la loi comme nous les
chrétiens, mais ce n’est pas le cas. Ils sont au-dessus des lois. Ils ne
veulent pas les respecter. S’il leur prend l’envie d’aller violer une femme,
ils le font, et ils pensent que “si nous avons le droit de faire ça dans notre
pays, nous allons le faire là-bas”. » Pour lui, cela signifie que les musulmans
sont fondamentalement opposés aux lois américaines et aux valeurs chrétiennes.
Lors d’une conversation un mercredi après-midi dans son bureau à l’église, le
pasteur Mark m’expliqua : « Si vous lisez le Coran, le but ultime est de rendre
le monde entier musulman et de le soumettre à la loi musulmane – la chiara
[sic]… Le Coran dit que lorsque vous êtes en minorité, vous devez faire croire
à ceux qui sont au pouvoir que vous les soutenez. Vous pouvez leur mentir afin
de les duper. Et lorsque vous devenez la majorité, les autres n’ont d’autre
choix que de se convertir ou mourir. Il n’y a pas de juste milieu. » Cette idée
que les musulmans immigrant aux États-Unis veulent y imposer la charia est
revenue fréquemment tant dans les entretiens que dans des conversations plus
informelles. À l’occasion d’une de mes premières visites au McDonald, des
habitués du petit-déjeuner nous distribuèrent une copie imprimée d’un transfert
d’email contenant les numéros de téléphone de réfugiés syriens nouvellement
établis dans des villes américaines, classés par ordre alphabétique. « En ce
moment, aux États-Unis, ils ont l’air pacifique, car ils essaient d’influencer
tout le monde pour faire croire que leur religion est très pacifique », me dit
Dave, un maçon et prêcheur baptiste à mi-temps. « Mais c’est ce que le Coran
leur conseille de faire, jusqu’à ce qu’ils aient acquis une certaine influence
et qu’ils mettent en place leurs propres lois et leurs propres cours de
justice. Vous voyez en Angleterre, en ce moment, ils ont des cours qui
obéissent à – je ne sais pas prononcer correctement le mot – la cheera ? »
Il continua à affirmer que la montée en puissance des cours de justice
islamiques en Angleterre, mauvais présage de ce qui allait advenir aux
États-Unis, témoigne de l’impiété des Anglais. Ils se sont détournés de leurs
racines chrétiennes. » Selon le récit auquel se livrent Dave et d’autres, il
existe une incompatibilité entre l’Islam et les principes chrétiens sur
lesquels les États-Unis se sont fondés, et la progression insidieuse de la loi
islamique dans le monde occidental est à la fois un symptôme et une cause de
l’affaiblissement de l’influence de l’Église sur la société. Il est objectivement
très peu probable que la charia ait une quelconque influence dans la
ville de Pleasant Fields, mais la consommation de contenus médiatiques servis
par la droite et l’arrivée inattendue d’une famille musulmane dans une
communauté jusqu’alors uniformément chrétienne exacerbent la peur de voir cette
possibilité se réaliser.
À l’instar des musulmans,
la communauté LGBT est considérée comme une menace pour la liberté religieuse
des chrétiens et, de manière plus générale, pour l’identité des États-Unis en
tant que nation chrétienne. Faisant allusion aux pâtissiers chrétiens ayant
refusé de préparer un gâteau de mariage pour un couple de personnes du même
sexe, un jeune gérant de café remarqua : « Il y a eu très peu de couverture
médiatique sur la communauté LGBT qui les a attaqués en leur envoyant des
menaces de mort et en vandalisant leur devanture. Est-ce qu’on a fait quelque
chose ? Quelqu’un les a-t-il arrêtés? Est-ce qu’ils ont été poursuivis en
justice ? Non, ça a été étouffé parce que, eh bien, ce n’est pas quelque chose
qui est au programme. Ce qui est au programme, c’est “allons attaquer les
Chrétiens et détruire leur petite sous-culture. Comme ça, nous n’aurons pas à
gérer ces gens plein de haine.” » L’histoire de ces pâtissiers, évoquée à de
multiples reprises dans mes entretiens, souligne la prévalence de l’idée selon
laquelle les personnes LGBTauraient de plus en plus la loi de leur côté, tandis
que les chrétiens seraient marginalisés et discriminés à cause de leurs
convictions religieuses.
Cette question est
particulièrement prégnante dans le Midwest en raison de la récente controverse
soulevée par l’attitude du gouverneur de l’Indiana, Mike Pence, lors de la
promulgation du Religious Freedom Restoration Act. Cette loi, qui vise à
protéger le droit des personnes et des entreprises de conduire leurs affaires
professionnelles conformément à leurs convictions religieuses, a été largement
critiquée par les activistes LGBT. Dans une veine similaire, des enseignants et
des directeurs chrétiens d’écoles publiques originaires de Pleasant Fields ont
fait part de leur inquiétude après la directive du président Obama suggérant
qu’il serait bon de permettre aux élèves transgenres d’accéder aux toilettes de
leur choix. Le fait que des enseignants du public continuent à prier en classe,
affichent les Dix Commandements derrière leur bureau, et encouragent une « atmosphère
chrétienne » au sein de l’école est revendiqué comme une fierté au sein de la
communauté de Pleasant Fields. Les enseignants sont reconnaissants d’avoir
cette liberté d’agir et la considèrent comme la preuve de la « bénédiction de
Dieu ». Mais avec l’application de ces nouvelles directives et lois, le
personnel éducatif s’inquiète de l’érosion de ses libertés, et la question de
l’accès aux toilettes pour les transgenres est perçue comme la preuve d’une
volonté plus générale de s’attaquer aux libertés chrétiennes et à l’identité
chrétienne du pays.(…)»
Jessamin Birdsall, La vie
des idées

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