La couleur des gilets jaunes
Jacquerie,
révolte des périphéries, revanche des prolos… Les premières analyses du
mouvement des gilets jaunes mobilisent de nombreuses prénotions sociologiques.
Ce mouvement cependant ne reflète pas une France coupée en deux, mais une
multiplicité d’interdépendances territoriales.
La mobilisation des gilets
jaunes a fait l’objet ces derniers jours d’une couverture médiatique
exceptionnelle. Alors que les journalistes étaient à l’affut du moindre
débordement, quelques figures médiatiques récurrentes se sont succédé sur les
plateaux de télévision et de radio pour apporter des éléments d’analyse et
d’interprétation du mouvement. Naturellement, chacun y a vu une validation de
sa propre théorie sur l’état de la société française. Certains termes ont fait
florès, comme jacquerie — qui désigne les révoltes paysannes dans la
France d’Ancien Régime — lancé par Éric Zemmour dès le vendredi 16, puis repris
par une partie de la presse régionale [1].
De son côté, Le Figaro prenait la défense de ces nouveaux ploucs-émissaires,
tandis que sur Europe 1, Christophe Guilluy se réjouissait presque de la fronde
de «sa» France périphérique — appelée plus abruptement cette
France-làpar Franz-Olivier Giesbert — et Nicolas Baverez dissertait sur la
revanche des citoyens de base.
Au-delà de leur violence
symbolique et de leur condescendance, ces propos répétés ad nauseam urbi et
orbi disent sans aucun doute moins de choses sur les gilets jaunes que sur
les représentations sociales et spatiales de leurs auteurs. Aussi, s’il faudra
des enquêtes approfondies et le recul de l’analyse pour comprendre ce qui se
joue précisément dans ce mouvement, il semble utile de déconstruire dès
maintenant un certain nombre de prénotions qui saturent le débat public. Nous
souhaitons ici expliciter quatre d’entre elles, formalisées de manière systématique
en termes d’opposition: entre villes et campagnes, entre centres-villes et
couronnes périurbaines, entre bobos et classes populaires, entre métropoles
privilégiées et territoires oubliés par l’action publique. À défaut de fournir
des grilles de lecture stabilisées, la mise à distance de ces caricatures peut
constituer un premier pas vers une meilleure compréhension des ressorts et des
enjeux de la contestation en cours.
Villes (Paris) contre
campagnes (Province)?
Comme l’indique une note
des services de renseignement éventée dans
la presse, les initiateurs du mouvement des gilets jaunes sont, pour la
plupart, originaires d’Île-de-France, plus précisément de l’agglomération
parisienne, soit la partie la plus urbanisée de la région-capitale. Et pour
cause: les Franciliens sont au moins autant concernés que le reste des Français
par la hausse des dépenses liées à l’automobile. S’ils utilisent un peu moins
leur voiture et réalisent des trajets un peu plus courts, ils passent en
moyenne 75 minutes par jour dans leur véhicule, contre 45 minutes pour les
habitants de l’espace rural [2]!
En somme, le budget-temps compense largement les moindres coûts liés aux
déplacements, ce qui permet d’expliquer la genèse et l’enracinement de la
contestation dans la région parisienne.
Plus largement, la plupart
des chercheurs considèrent que l’urbanisation du territoire français est
désormais achevée: 61,5 millions de personnes, soit 92% de la population,
vivent aujourd’hui sous l’influence de la ville, selon des modes et des styles
de vie urbains. Si la ruralité en tant que support paysager, aspiration sociale
et système de valeurs n’a jamais disparu — et fait même l’objet de
revalorisations recentes —, les grandes fractures sociales et spatiales
s’enracinent désormais au sein du monde urbain. En effet, les grandes villes
sont à la fois les lieux privilégiés de concentration des richesses et les points
de fixation de la pauvreté: en France, 2/3 des ménages vivant sous le seuil de
pauvreté habitent dans les zones denses des espaces urbanisés [3].
Il serait donc erroné
d’analyser le mouvement des gilets jaunes comme une jacquerie des populations
rurales défavorisées contre des citadins fortunés. Il traduit, au contraire, la
multiplicité des interdépendances territoriales et fonctionnelles au sein de
vastes aires métropolitaines, où se juxtaposent fragments de ville dense,
nappes pavillonnaires, bourgs revitalisés ou en difficulté, zones d’activités,
espaces naturels et agricoles, centres commerciaux, pôles tertiaires et
logistiques, etc. L’automobile est bien souvent la condition nécessaire de
l’accessibilité à ces différents espaces et à la diversité des ressources
qu’ils offrent. C’est précisément parce qu’elle permet de maximiser les
programmes d’activités au sein de ces «métapoles» (Ascher, 1997) qu’elle a
constitué le déclencheur des revendications des gilets jaunes.
Centres-villes contre
couronnes périurbaines?
Sur la base des
interventions médiatiques de quelques figures charismatiques du mouvement, les
gilets jaunes ont été rapidement assimilés aux habitants «relégués»
dans les couronnes périurbaines des agglomérations [4].
De manière incontestable, la dépendance à l’automobile augmente avec la
distance au centre de la ville. La vie périurbaine entraîne un allongement des
déplacements et un usage accru des véhicules motorisés (Cailly, 2008). Cette
situation n’est le fruit ni du hasard ni de la fatalité. D’une part, la
périurbanisation a été fortement encouragée dans les années 1980 et 1990 —
c’est-à-dire après la décentralisation de l’urbanisme — par des maires soucieux
de développer par tous les moyens leur commune, quitte à éparpiller dans les
périphéries, tout en les séparant les uns des autres, lotissements
pavillonnaires, centres commerciaux et même grands services publics (Merlin,
2009). Cette dispersion urbaine, unique en Europe par son ampleur, a également
été favorisée par l’État, à travers la multiplication des dispositifs
d’accession à la propriété privée. Aussi, plutôt que de tenter maladroitement
de récupérer le mouvement, les élus nationaux et locaux pourraient commencer
par assumer leur responsabilité. D’autre part, les ressorts de l’installation
des ménages (mais aussi des entreprises) dans les couronnes périurbaines et les
franges rurales des agglomérations sont multiples et complexes: s’éloigner de
la ville-centre est toujours le fruit d’un dosage entre choix et contraintes.
De fait, toutes les enquêtes récentes (par exemple: Dodier, 2012; Girard, 2013;
Lambert, 2013) soulignent la diversité des profils sociaux et la fluidité des
trajectoires résidentielles des habitants périurbains, contredisant radicalement
les analyses en termes de «relégation» ou de «sédentarisation».
La France périurbaine
n’est pas un zoo! Elle est vivante, active, plurielle. Elle crée plus d’emplois
que les centres des villes [5],
y compris dans des secteurs à forte qualification (Nessi et al., 2016). Elle
accueille, à l’image des représentants charismatiques des gilets jaunes, aussi
bien des chefs d’entreprises installés que des ouvriers qui quittent le
logement social, des petits commerçants attirés par la faiblesse relative des
prix fonciers et immobiliers que des employés du secteur public se rapprochant
de leur lieu de travail, des retraités à la recherche d’un cadre de vie
paisible que des jeunes cadres qui ont besoin d’un logement adapté à leur
projet familial (Rivière, 2012). À l’échelle nationale, ces périurbains
disposent d’un revenu médian annuel plus élevé (20 975 €) que celui des
habitants des villes-centres (19 887 €, Source INSEE).
L’écueil est qu’en dépit
de leur vitalité et de leur diversité, voire de leur «maturité» (Nessi et al.,
2016), les espaces périurbains continuent d’avoir mauvaise réputation. Depuis
les années 1990, en réponse à l’injonction politique de durabilité, ils sont
analysés presque exclusivement à travers les prismes dépréciatifs de l’urbanité
menacée (Lévy, 2003), de la dépendance automobile (Dupuy, 1999), de la
sécession socio-spatiale (Charmes, 2011), de l’insoutenabilité environnementale
(Desjardins et Mettetal, 2012), voire de la laideur architecturale et paysagère
(on se souvient de la couverture de Télérama en 2010 sur «La France
moche»). Ces visions catastrophistes et culpabilisantes ont contribué à
alimenter un sentiment de colère parmi les élus et les habitants de ces
territoires, dont les gilets jaunes constituent assurément l’une des
expressions.
Bobos contre prolos?
La dimension sociale des
gilets jaunes a été largement passée sous silence par les médias. Le recueil
des témoignages et les premières enquêtes de terrain tendent à montrer que la
plupart des personnes engagées activement dans la protestation sont issues des
classes moyennes et des fractions consolidées des classes populaires:
infirmiers, travailleurs sociaux, professeurs des écoles, personnels
administratifs de catégorie B des collectivités locales, techniciens de
l’industrie, employés des services commerciaux ou comptables des entreprises,
etc. Ces professions dites intermédiaires représentent un quart de l’emploi, un
chiffre en croissance. Leur revenu et leur pouvoir d’achat sont plutôt stables
depuis 20 ans, tout en demeurant très sensibles aux politiques fiscales et aux
effets de conjoncture, y compris aux fluctuations des prix du carburant — qui,
comme on le sait, ont allumé la mèche de la contestation. Mais il ne s’agit
bien que d’une étincelle: le poids des dépenses liées à l’automobile est stable
depuis 1990, au contraire par exemple de celles liées au logement (en
augmentation constante, tout particulièrement au centre des villes et pour les
ménages les moins aisés); le carburant et ses taxes ne représentent qu’un quart
de ces dépenses, une part bien moindre que celle liée aux assurances et à
l’entretien. Ainsi la révolte semble-t-elle s’enraciner, de manière beaucoup
plus profonde, dans le double sentiment d’une fragilisation généralisée du
pouvoir d’achat et d’une injustice sociale dans les efforts fiscaux demandés
aux ménages par le gouvernement.
Par ailleurs, les 20 %
de Français non motorisés demeurent un impensé. Ceux-ci ne se résument pas aux
bobos des métropoles; il s’agit en majorité de jeunes ménages sans
qualification et sans emploi, qui ne sont pas en mesure d’assumer les coûts
liés à la possession d’un véhicule motorisé et sont de ce fait entièrement «captifs»
des transports en commun (Rougé, 2005). Or, ce qui différencie le plus les
classes populaires entre elles est l’accès ou non à un emploi stable, dont
l’automobile est une condition très souvent nécessaire. Ces ménages comptent
parmi les destinataires des mesures d’aide à la mobilité élaborées en urgence
par le gouvernement. Mais tout indique qu’ils n’ont pas participé massivement
aux manifestations! Aussi, ces annonces pourraient avoir des effets
contre-productifs sur le mouvement des gilets jaunes, dont plusieurs
représentants ont indiqué leur refus d’être assimilés aux«assistés»
bénéficiant des aides sociales de l’État. Ce discours a d’ailleurs été
repris par certaines figures politiques nationales, comme Laurent Wauquiez:
étrange posture que celle qui consiste, dans le même temps, à envisager la redistribution
sociale envers les familles les plus précaires comme une
forme d’assistanat et à exiger plus de redistribution spatiale envers
les
territoires les plus défavorisés. Comme si ceux-ci existaient en tant que
tels, en dehors de leur population.
France privilégiée contre
espaces abandonnés?
Enfin, plusieurs
commentateurs ont analysé le mouvement des gilets jaunes comme la conséquence
de politiques publiques à deux vitesses, qui privilégieraient de manière
systématique les espaces métropolitains dynamiques au
détriment du reste de la France. De fait, la concentration des moyens de
l’aménagement du territoire en direction des grandes villes est une tendance
marquante des vingt dernières années. Celles-ci ont bénéficié de grands projets
de renouvellement urbain, aussi bien dans les centres (gares, tramways) que
dans les quartiers de la politique de la ville (rénovation urbaine) et les
périphéries proches (pôles de compétitivité). Mais cette évolution est
intervenue après cinq décennies de politiques dites de rééquilibrage
territorial destinées à contenir le développement de la région parisienne et à
revitaliser par la décentralisation le «désert français» (Gravier, 1947). Par
ailleurs, des actions spécifiques continuent à être menées en faveur des
espaces ruraux au nom des handicaps structurels qui les pénalisent dans la
concurrence territoriale. C’est plutôt dans l’«entre-deux territorial» que
constituent les villes petites et moyennes et, dans une moindre mesure, les
franges des agglomérations que l’action publique s’est déployée de manière
lacunaire et velléitaire.
Ces territoires ne sont
pourtant pas dans une situation d’abandon politique et social: ils bénéficient
d’une forte représentativité au parlement (bien supérieure à celle des
banlieues des grandes agglomérations, par exemple), de structures de gestion et
de projet dont les compétences ont été renforcées par les évolutions
législatives récentes, de nombreuses initiatives citoyennes et même, en dépit
de contraintes croissantes, de leviers de financement non négligeables (aides
de l’Union européenne, contrats de plan, dispositifs de défiscalisation). Le
véritable écueil est qu’ils n’ont jamais fait l’objet de politiques ad hoc.
Ainsi, dans le périurbain, l’action publique s’est focalisée sur les moyens de
lutter contre le processus d’étalement urbain au risque d’oublier les espaces
qui en sont la conséquence (Roux, Vanier, 2008). Les politiques de transport
offrent une illustration frappante de cet impensé: historiquement conçues pour
améliorer l’accessibilité des centres et désenclaver les banlieues, elles sont
peu opérantes pour prendre en charge les déplacements individuels dans les
périphéries (Massot, 2010). Dans les villes petites et moyennes également, qui
sont loin d’être toutes «perdantes» dans la mondialisation (Baudelle et Tallec,
2008), les solutions sont encore trop souvent dupliquées de celles mises en
œuvre dans les métropoles et inadaptées aux contextes locaux (Béhar, 2011).
Aussi, plutôt que d’engager la bataille sur le terrain de la victimisation,
l’enjeu est de créer les conditions de formalisation et de mise en œuvre de
politiques innovantes susceptibles de concilier localement choix résidentiels,
contraintes économiques et sobriété écologique.
Finalement, en diffusant
des sociologismes simplistes ou infondés au détriment de l’analyse et de la
controverse argumentées, les autoproclamés spécialistes ès gilets jaunes
prennent le risque de passer à côté des véritables enjeux, sinon de souffler
sur les braises du mouvement. Opposer, comme le font implicitement ces commentateurs,
«automobilistes périurbains» et «privilégiés des centres», «bons pauvres» et «mauvais
pauvres», territoires «gagnants» et espaces «abandonnés» permet peut-être de
fournir quelques clés de lecture rassurantes — et aussi de réduire le nombre de
ceux qui méritent d’être aidés. Mais cela n’a jamais réglé leurs
problèmes.(...)
Aurélien Delpirou, La vie
des idées

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