Crise des réfugiés ou des politiques d’asile?
Qu’est-ce
qu’un réfugié? Comment le distinguer du migrant ou du demandeur d’asile? Comment
ces notions ont-elles évolué au cours du XXe siècle? La sociologue
Karen Akoka revient sur le travail institutionnel de distinction entre bon et
mauvais réfugié pour éclairer l’actuelle «crise» des migrants en Europe.
«Crise des réfugiés», «crise
des migrants»: ces expressions dont on ne compte plus les occurrences dans les
médias comme dans les discours publics sous-entendent que nous assisterions à
une augmentation exponentielle du nombre d’étrangers arrivant en Europe qui
mettrait en danger ses équilibres économiques et sociaux. Pudiquement cachée
derrière le terme flou de «crise», l’idée d’un trop-plein inédit s’est ainsi
largement imposée malgré l’importante production scientifique qui montre,
toutes disciplines confondues, à quel point cette image est fausse.
Sont ainsi ignorés les
travaux sur «l’urgence démographique» de l’Union européenne (UE) montrant que
son déficit démographique est tel que l’arrivée d’un million de migrants chaque
année pendant 50 ans pourrait à peine le compenser; que le million d’arrivées
clandestines dans l’EU en 2015 correspond à seulement 0,2% de sa population;
que les chiffres sur l’augmentation des entrées clandestines produits par
Frontex[1] (dont
les budgets ont triplé en quelques années) reflètent en partie l’augmentation
de sa propre activité; que seules les entrées en Europe et non les sorties sont
généralement comptabilisées alors que près de la moitié des migrants quittent
leur pays d’accueil dans les cinq ans qui suivent leur arrivée; qu’il n’y a non
seulement pas de corrélation avérée entre chômage et migrations mais que ces
dernières représentent bien souvent une contribution économique non négligeable[2];
qu’historiquement les nations européennes (la France la première) sont des pays
d’immigration construits par le brassage de ses populations; que laisser les
exilés s’entasser au Liban, en Turquie ou en Jordanie constitue une bombe à
retardement source de futurs conflits et de déséquilibres géopolitiques graves…
C’est pourtant autour de
ce cadrage erroné d’un «trop plein» que les pouvoirs publics élaborent leurs «solutions»
aussi variées dans leurs formes qu’analogues dans leur objectif: réduire le
nombre de migrants. Si ces «solutions» essuient ici ou là des critiques, que ce
soit pour leur manque de réalisme (agir sur les causes de départ), d’efficacité
(dissuader les migrants de venir) ou d’humanité (généraliser les expulsions),
l’une d’elle réunit en revanche une large unanimité, autant en raison de son
acceptabilité morale que de sa supposée faisabilité: faire le tri entre
réfugiés et migrants.
Au nom d’un impératif de
réduction du nombre sont donc distingués ceux qui fuiraient pour des raisons
politiques et seraient individuellement menacés (regroupés sous le terme de réfugiés
et que l’Europe se devrait d’accueillir) et ceux qui seraient partis pour des
raisons économiques (regroupés sous le terme de migrants) et que
l’Europe pourrait refouler.
Bien que rarement
questionnée, cette distinction entre migrants et réfugiés est pourtant loin
d’aller de soi. Contrairement à une idée profondément ancrée, il n’existe pas
de réfugié en soi que les institutions compétentes pourraient identifier pour
peu qu’elles soient indépendantes ou en aient les moyens. Le réfugié est au
contraire une catégorie qui se transforme sans cesse, au fil du temps, au gré
des priorités politiques et des changements de rapports de force.
Pour saisir à quel point
la catégorie de réfugié est un construit et n’a ni réalité objective ni
neutralité, il convient de mobiliser l’histoire. En se penchant sur les
transformations des définitions du réfugié [3]autant que
sur les différentes interprétations auxquelles une même définition a
quelquefois pu donner lieu, on voit qu’elles en disent bien plus long sur les
sociétés qui les élaborent et les mettent en œuvre que sur les individus
qu’elles sont censées désigner.
De la variabilité des
définitions…
Le terme «réfugié» n’est
apparu que tardivement dans la langue française. D’abord en tant que participe
passé (fin XVesiècle) il n’est employé comme substantif et au
pluriel (les réfugiés) qu’au XVIIIe et reste réservé jusqu’au XIXe
aux huguenots qui avaient été contraints de fuir suite à la révocation de l’édit
de Nantes en 1685. Pourtant d’autres groupes tels que les juifs et les maures
d’Espagne avaient eux aussi précédemment (XVe siècle) été chassés à
cause de leur religion.
Plus tard, sous la
Monarchie de Juillet, il désigne exclusivement les étrangers ayant quitté leur
pays à la suite d’événements politiques qui reçoivent des subsides de l’État,
non ceux pouvant subvenir à leurs propres besoins. Ce cadrage du «problème» des
réfugiés sous l’angle de la distribution de l’argent public s’inscrit, comme le
montre Gérard Noiriel, dans le contexte d’un État libéral qui fait des
fonctions de maintien de l’ordre et de charité un outil central de la gestion
de classes laborieuses identifiées comme dangereuses [4].
Plus tard encore, dans les
années 1920, le terme, entré dans le droit international, ne s’applique qu’aux
ressortissants de certains groupes nationaux, en particulier les Russes.
Quelles que soient les raisons de leur départ (une majorité fuit la famine),
tous ceux qui quittent la Russie devenue bolchévique se voient collectivement reconnaître
le statut de réfugié: l’enjeu principal est alors pour l’Europe occidentale
l’endiguement de la révolution russe. Par contraste, les Espagnols ou les
Italiens qui fuient les régimes fascistes de leur pays au même moment ne sont
pas visés par ce statut et ne peuvent donc y prétendre. Pour le cas italien,
comme le montre Bruno Groppo, c’est en partie parce que Mussolini y veille dans
les instances internationales. Le contexte y est également pour beaucoup:
durant la période des années 1920 l’antifascisme n’est pas encore un thème
politique structurant. Quand il le devient, dans les années 1930 ce n’est guère
l’Italie mais la France elle-même et l’Allemagne qui sont objet d’inquiétudes
et d’attention[5].
Au sortir de la Seconde
Guerre mondiale, alors que l’enjeu est désormais la dénazification, la
procédure d’asile fonctionne comme une instance de purge contre les anciens
ennemis et les traîtres: sont explicitement exclus du statut de réfugié les
anciens collaborateurs des nazis ainsi que les «Volksdeutsche»: ces Allemands
dits «ethniques» expulsés des pays d’Europe de l’Est où ils vivaient depuis
plusieurs générations.
Avec les débuts de la
Guerre froide et le retour du communisme comme problème public, une attitude
plus flexible est adoptée envers tous les anticommunistes, même ceux suspectés
d’avoir fui pour des motivations économiques ou d’être des anciens
collaborateurs des nazis. C’est le début de la «guerre-froidisation» de la
définition du réfugié[6].
Quelques années plus tard,
le 28juillet 1951, la définition du réfugié donnée par la Convention de Genève
(encore en vigueur aujourd’hui) rompt avec la logique collective antérieure en
mettant fin aux définitions par groupes de nationalité, mais pas avec celle de
la guerre froide, en instituant la persécution comme seul critère pour définir
le réfugié. En effet, s’il semble aller de soi, le critère de la persécution
est en réalité loin d’être neutre. Comme le montre Jacqueline Bhabha [7],
deux grandes conceptions du réfugié se sont opposées avant l’adoption de la
Convention de Genève. La première, portée par le bloc occidental, promeut la
persécution comme critère central de définition du réfugié. Elle permet de
dénoncer les violences politiques commises par les gouvernements autoritaires
contre les citoyens et ainsi protéger leurs libertés politiques dans la lignée
de l’héritage idéologique des Lumières tourné vers un ordre libéral et
démocratique qui dénonce la tyrannie mais néglige les injustices
socio-économiques. La deuxième conception portée par le bloc socialiste pose
les inégalités socio-économiques comme problème et critère central de la
définition du réfugié. Cette conception doit permettre de défendre les droits
économiques et sociaux des citoyens et donc de dénoncer les violences
socio-économiques dans la lignée de l’héritage idéologique communiste, plus
sensible aux droits collectifs qu’aux libertés individuelles.
La définition du réfugié
comme persécuté telle que retenue dans la Convention de Genève garantit ainsi
aux dissidents soviétiques d’obtenir une protection internationale en écartant
les exclus du monde occidental. Elle confirme la hiérarchie propre au bloc
occidental qui place les droits civiques au dessus des droits socio-économiques ;
les droits individuels au dessus des droits collectifs, et les violences
politiques au dessus des violences économiques. Et c’est ainsi que les réfugiés
«de la faim» ou «de la pauvreté» sont restées des «causes orphelines»[8].
On peut faire l’hypothèse que si la conception des États socialistes l’avait
emporté, un réfugié aurait été précisément celui qui fuit la misère ou la
pauvreté, tandis que le dissident politique aurait incarné la figure du migrant
indésirable.
Cette liste non exhaustive
des fluctuations du terme réfugié, invite à penser cette catégorie comme le
résultat de configurations et de rapports de forces par définition toujours
changeants. En s’arrêtant sur plusieurs moments de la «trajectoire» de cette
catégorie on saisit mieux à quel point, loin d’avoir émergé de manière
spontanée et de constituer des réponses neutres, les définitions qui se sont
succédées les unes aux autres sont liées aux États qui les énoncent, aux
principales fonctions que ceux-ci s’assignent, aux grands principes
idéologiques sur lesquels ils reposent et à l’état de leurs relations
diplomatiques avec les pays d’origine des populations à qui ils réservent ou
refusent le qualificatif de réfugié.
… à la variabilité des
interprétations
Mais l’enjeu n’est pas
seulement dans les définitions, il réside aussi dans l’interprétation des
textes et l’application des catégories. L’interprétation de la Convention de
Genève qui prévaut dans l’ensemble des pays occidentaux aujourd’hui est celle
de l’exigence d’une crainte de persécution individuelle. Pourtant non
seulement cette exigence ne figure nulle part dans le texte de la Convention de
Genève mais elle est loin d’avoir prévalu jusque dans les années 1980.
Il suffit, en France, dans
les années 1950-1970, d’être russe, hongrois, polonais, arménien ou
tchécoslovaque, puis dans les années 1980 d’être cambodgien, laotien ou
vietnamien, c’est-à-dire de quitter un régime communiste, pour obtenir le
statut de réfugié. Nul besoin d’être un dissident, d’évoquer un risque
individuel de persécution ni même de cacher ses motivations économiques pour
ces preuves vivantes de la supériorité du libéralisme et du capitalisme
occidental sur l’idéologie communiste. Les dossiers individuels conservés aux
archives de l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides
(Ofpra) montrent que le statut de réfugié leur est délivré même lorsqu’ils
déclarent être venus en France pour travailler. Les rapports d’activité de
l’institution sont parsemés d’appels à «la tolérance», «la bienveillance», «l’interprétation
large», «l’application souple des critères» au sujet de l’attitude à adopter à
l’égard de ces populations [9].
Les raisons qui expliquent
ce large accueil sont nombreuses. Dans le contexte de la concurrence
idéologique propre à la Guerre froide, il s’agit avant tout de discréditer le
communisme et ses différents régimes. À ce socle commun se greffent des considérations
propres à chaque groupe national et à chaque période. Ainsi, en 1956 l’accueil
triomphal des Hongrois permet aussi de détourner l’attention du fiasco
franco-britannique sur le canal de Suez. Mais c’est sans aucun doute l’accueil
des « boat people » de l’ex-Indochine qui porte les logiques
observées pour chacun des groupes à leur paroxysme. Malgré le nombre inédit de
leurs arrivées (plus de 150 000 entre 1979 et 1986, un chiffre jamais atteint
depuis) le statut de réfugié leur est délivré de manière automatique, dans bien
des cas sans qu’ils soient même auditionnés par l’Ofpra. Le taux d’octroi du
statut de réfugié de ceux que l’institution appelle les «ex-Indochinois»
oscille ainsi entre 97 et 99% sur la période tandis que des dispositifs inédits
(hébergements, assistantes sociales, aides financières etc.) sont mis en place
pour eux. C’est que leur arrivée ne permet pas seulement de décrédibiliser les
nouveaux régimes de la péninsule avec lesquels toutes relations diplomatiques
ont été rompues et qui ont le double tort d’être communistes et anciens
vainqueurs de la guerre de décolonisation contre la France. Elle est également
considérée comme une opportunité économique en cette période où l’immigration
de travail a été suspendue mais où de nombreux secteurs, tels que l’industrie
automobile, ne sont pas touchés par la crise et ont besoin de main d’œuvre.
Plus encore, du fait de leur réputation de travailleurs dociles et non
syndiqués, ils sont perçus comme une main d’œuvre idéale pour remplacer les ouvriers
sub-sahariens et surtout maghrébins, considérés eux comme trop politisés à
l’heure où se multiplient les grèves, dans le secteur automobile notamment.
Enfin, du fait de leur jeunesse, ils sont perçus comme susceptibles de
compenser le vieillissement prévisible de la population française.
Loin du paradigme
vrai-faux et des catégories réifiées et cloisonnées de réfugiés et de migrants
tels qu’on les connaît aujourd’hui, les années 1950-1980 sont non seulement
marquées par une interprétation large de la Convention de Genève, mais par une
grande porosité entre les catégories de réfugiés et migrants, mobilisées de
façon fluctuantes selon les besoins et intérêts du moment. En France, trois cas
sont emblématiques de cette porosité: le cas des demandeurs d’asile yougoslaves
dans les années 1960, espagnols et portugais entre 1950 et 1980, et des «boat
people» dans les années 1980.
Les archives de l’Ofpra
montrent que le représentant du ministère des affaires étrangères au conseil
d’administration de l’institution réclame à plusieurs reprises au début des
années 1960 un examen plus rigoureux des demandes d’asile yougoslaves. Il défend
que le trop grand nombre de Yougoslaves admis comme réfugiés nuit aux relations
entre la France et la Yougoslavie de Tito. Le pays est certes communiste mais
n’appartient pas au Pacte de Varsovie et a pris ses distances avec l’URSS. Bien
que l’Ofpra fasse rapidement preuve de plus de sévérité envers les Yougoslaves
en les rejetant davantage, il évoque au conseil d’administration de 1964, la
nécessité de faciliter leur accès au marché du travail pour diminuer encore le
nombre de ceux d’entre eux qui se tournent vers l’asile. C’est chose faite en
1966: la France et la Yougoslavie signent des accords de main-d’œuvre et les
Yougoslaves se tournent plus massivement vers les procédures d’immigration, à
la plus grande satisfaction du ministères des affaires étrangères.
Autre exemple, celui des
demandeurs d’asile espagnols et portugais des années 1950 à 1980 qui sont
traités avec plus de rigueur que les Soviétiques, Arméniens, Hongrois ou
Polonais. Ils sont néanmoins, comme le montrent les travaux d’Alexis Spire [10]la
nationalité la plus favorisée en terme de régularisation au titre du travail
durant cette même période. Ce n’est donc pas pour éviter leur installation en
France que ce traitement plus sévère leur est réservé, mais bien parce que
c’est en tant que migrant et non que réfugié que leur présence est souhaitée,
notamment pour préserver les bons rapports entre la France et les régimes
dictatoriaux de Franco et Salazar [11].
La gestion des demandes
d’asile des «boat people» de l’ex-Indochine dans les années 1980 suit la
même logique mais en sens inverse. Ces derniers sont en effet acheminés en
France après avoir été sélectionnés en Thaïlande sur des critères largement éloignés
de la Convention de Genève (services rendus à la France, présence d’une famille
sur le territoire national, connaissance de la langue française etc.). Si ce
n’est pas vers les procédures d’immigration mais bien vers celles de l’asile
que le gouvernement français les dirige, en conditionnant les droits qui leur
sont spécifiquement ouverts à l’obtention du statut de réfugié, c’est cette
fois bien parce c’est en tant que réfugiés et non que migrants que leur
présence est souhaitée. En plus de discréditer les régimes communistes, leur
statut de réfugié permet d’éviter la réouverture du débat de 1973 sur la
fermeture de l’immigration de travail que leur accueil comme migrant aurait
risqué de raviver.
Parallèlement, en
l’absence de différences nettes entre réfugiés et migrants en termes de
traitement institutionnel et de droits [12],
c’est également le choix subjectif des exilés de se tourner vers l’une ou
l’autre procédure (asile ou immigration) qui participe à leur qualification.
Certains s’abstiendront de demander le statut de réfugié vécu comme une rupture
symbolique trop forte avec le pays d’origine ; ou parce qu’il leur paraît trop
contraignant (il interdit les retours pour de courts séjours à l’occasion d’un
décès ou d’un mariage par exemple). D’autres au contraire feront le choix de se
tourner vers les dispositifs de l’asile parce qu’ils y verront une manière de
dire leur résistance au régime de leur pays, ou de faire vivre l’idée d’y
retourner.
Bien loin d’une définition
universelle, la qualification comme réfugié apparaissait ainsi comme le
résultat d’un processus à l’intersection entre, d’un côté, des choix subjectifs
et de l’autre, des dispositifs d’action publique participant à l’orientation
stratégique des étrangers selon leurs groupes d’appartenance, les besoins et
les intérêts supposés de la période.
La rigidification des
catégories depuis les années 1980
Si les années 1950-1980
sont une période d’interprétation souple de la Convention de Genève et de
grande porosité entre les catégories, l’image du réfugié de cette période
restée dans la mémoire collective est celle du dissident individuellement
menacé, incarné par la figure du refuznik soviétique. Et c’est à partir de cet
archétype du réfugié, largement éloigné de ce que fut la réalité quotidienne de
la demande d’asile durant cette période, que sont jugés les requérants
aujourd’hui. C’est ainsi que s’est construite en creux la figure du «faux»:
celui qui ne serait pas individuellement persécuté mais qui chercherait à
échapper à des violences collectives ou à la misère économique.
Or c’est seulement durant
les années 1980 que se généralisent les exigences de qualification individuelle
et de preuves, qui restent néanmoins différenciées selon les nationalités
jusqu’à la fin de la décennie. Deux groupes illustrent particulièrement cette «gestion
différenciée»[13]:
les «ex-Indochinois» et les «Zaïrois». Alors que les premiers reçoivent
automatiquement le statut de réfugié sur la seule base de leur nationalité, les
seconds doivent prouver qu’ils craignent d’être individuellement persécuté.
Alors que les fraudes commises par les « ex-Indochinois » sont
étouffées, celles commises par les Zaïrois sont médiatisées. Alors que les «ex-Indochinois»
sont qualifiés de réfugiés avant même d’en avoir reçu le statut, les Zaïrois
sont qualifiés de «demandeurs d’asile», terme qui apparaît avec la
médiatisation de leurs fraudes. Tandis que les agents chargés d’instruire les
demandes des «ex-Indochinois» sont majoritairement cambodgiens, vietnamiens et
laotiens, tous ceux qui instruisent les demandes zaïroises sont français.
Avec la fin de la Guerre
froide, l’institution de l’immigration comme problème public en contexte de
crise économique et l’évolution des nationalités de demandeurs d’asile
(désormais largement issus de pays décolonisés avec qui il s’agit de préserver
de bonnes relations diplomatiques), reconnaître le statut de réfugié apparaît
peu à peu moins utile, voire diplomatiquement délicat et économiquement
néfaste. Il est ainsi désormais demandé à tous les requérants de prouver qu’ils
craignent individuellement d’être persécutés, mais aussi qu’ils ont combattu
pacifiquement pour défendre leurs groupes ou leurs idées. À titre d’exemple,
les Kurdes de Turquie autrefois reconnus comme réfugiés sur la seule base de
leur appartenance ethnique doivent désormais montrer qu’ils sont non seulement
individuellement menacés mais qu’ils n’ont pas pris part à la lutte armée portée
par le PKK. Cette double injonction, à certains égards contradictoire,
s’enracine à mesure que les relations entre la Turquie et l’Europe se
réchauffent et que l’usage de la violence politique disparaît des répertoires
légitimes au profit de la non violence [14].
Plus globalement les taux d’octroi du statut de réfugié s’écroulent et la
surenchère des exigences entraîne la multiplication des fraudes qui justifient
à leur tour un nouveau cycle d’exigences et de contrôle.
Les années 1980-1990 sont
ainsi celles du passage d’une conception du réfugié marquée par une grande
porosité avec la catégorie de migrant, à la rigidification de la catégorie de
réfugié, puis à sa dualisation avec l’apparition de celle de demandeur d’asile.
Au-delà de la fin de la Guerre froide, ces transformations s’inscrivent dans le
contexte plus large de la crise de l’État-providence qui voit le traitement
bureaucratique de la pauvreté judiciarisé, individualisé et marqué par une
rigueur juridique et gestionnaire affectant les demandeurs d’asile comme les
autres catégories de précaires. Le passage du réfugié au demandeur d’asile fait
ainsi écho à la transformation du chômeur en demandeur d’emploi.
Il convient donc de se
distancer de la manière dont sont posés les débats aujourd’hui, comme l’illustrent
bien les controverses sur l’augmentation du taux de rejet, passé de 20% au
milieu des années à 80% au début des années 1990. Cette évolution spectaculaire
est pour les uns le signe d’un détournement de la procédure d’asile par les
demandeurs qui seraient désormais en majorité des «faux». Pour les autres elle
est au contraire le signe d’un détournement du droit d’asile par les
institutions qui ne seraient désormais plus indépendantes et rejetteraient les
«vrais». Pour d’autres enfin elle est le reflet de la désuétude de la
convention de Genève qui, adoptée au début des années 1950, ne serait plus
adaptée aux réalités migratoires contemporaines.
L’analyse historique
révèle donc qu’il n’y a ni «vrais» déguisés en faux, ni «faux» déguisés en «vrais»,
ni institutions autrefois indépendantes et désormais sous contrôle. Ce n’est
pas la fin de l’indépendance mais au contraire le changement de subordination
des institutions de l’asile qu’exprime l’augmentation des taux de rejets depuis
les années 1980 : le passage de leur subordination aux politiques
diplomatiques marqué par un nombre élevé d’accords dans le contexte de la
Guerre froide, à une subordination aux politiques migratoires marqué par un
nombre élevé de rejets dans le contexte de la crise économique et de
l’institution de l’immigration comme problème public.
Du «problème» communiste
au «problème» islamiste: ruptures contemporaines
Un des enseignements de
l’analyse historique est que le nombre importe peu lorsqu’existe une volonté
politique, comme le montre l’exemple des demandeurs d’asile «ex-Indochinois».
Mais l’analyse historique invite également à poser l’hypothèse du passage d’un
problème communiste à un problème islamiste comme nouveau sous-bassement
idéologique sous-tendant la détermination du statut de réfugié. Plusieurs
éléments semblent l’indiquer.
Karen
Akoka, La vie des idées

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