L’anomalie Brexit
Face
à l’imminence d’une rupture franche avec l’Union européenne, Laurent Warlouzet
montre que la relation complexe que le Royaume-Uni entretient avec l’Europe est
davantage le fruit de coopérations stratégiques, au gré des aléas de
l’histoire, que d’un isolationnisme «naturel».
Le Brexit – la sortie du
Royaume-Uni de l’Union Européenne décidée par le référendum du 23 juin 2016 –
fait l’objet de deux interprétations complémentaires. L’une insère cet
événement dans la montée des nationalismes, de l’extrême-droite et de leaders
manipulant les groupes sociaux défavorisés par un discours anti-élites ravivé
par la crise économique et la croissance des inégalités. L’autre approche, plus
diachronique, cherche au contraire à isoler la spécificité du rapport du
Royaume-Uni à l’Europe pour comprendre les origines du Brexit. C’est l’objectif
de cette contribution, qui s’appuie sur les acquis récents de la recherche
historique pour montrer que Londres a très souvent exercé une influence
considérable sur l’organisation du continent, loin de l’image de partenaire
maladroit et isolé qu’une vision franco-française tendrait à faire prévaloir.
Pour cela, il importe de
ne pas s’arrêter à la seule Union Européenne (UE), et à son ancêtre la
Communauté économique européenne (CEE), mais de prendre en compte l’ensemble
des formes de coopération européenne. L’association entre Europe et Union
Européenne constitue en effet une synecdoque paresseuse, qui cache la diversité
des projets et des réalisations en matière de coopération européenne [1].
Au contraire, l’influence britannique sur l’organisation de l’Europe a commencé
dès l’entre-deux-guerres ; elle perdure même partiellement pendant la
période où le Royaume-Uni ne fait pas partie de la Communauté européenne.
Enfin, elle se manifeste pleinement depuis 1973, lorsque Londres s’affirme
comme un membre actif de la CEE/UE.
Le Royaume-Uni et la Société
des Nations
L’idée de construction
européenne est fondée à la fois sur la paix et sur la volonté de lutter contre
le déclin de l’Europe [2].
Cette prise de conscience de la nécessité de trouver de nouvelles formes de
relations entre les États européens se développe à partir de 1919 chez certains
décideurs: la Grande Guerre révèle clairement l’émergence de nouvelles
puissances, les États-Unis et le Japon, face à une Europe ravagée par des
guerres intestines. Certes, une archéologie de l’idée européenne permettrait de
remonter bien avant 1919, mais une étude centrée sur les décideurs et leurs
principaux conseillers ne peut manquer de mettre en valeur la rupture de
1914-18.
Des auteurs français, Paul
Valéry ou Albert Demangeon, sont souvent cités pour témoigner de cette prise de
conscience, mais c’est oublier qu’un illustre sujet de Sa Majesté, John Maynard
Keynes, a été l’un des premiers à proposer un projet cohérent d’organisation
européenne autour de l’idée d’un grand marché. Si son ouvrage de 1919, Les
conséquences économiques du Traité de Versailles, est passé à la postérité
comme une critique de la politique des réparations, il contient un chapitre de
contre-propositions fondé sur la création d’une « union libre-échangiste
[…] sous l’auspice de la Société des Nations, dont les pays membres
s’engageraient à n’adopter aucun tarif protectionniste sur les produits des
autres pays membres de l’Union»[3].
Les entreprises européennes pourraient ainsi bénéficier des mêmes avantages que
leurs concurrentes américaines, et obtenir le même niveau de productivité.
L’annulation des dettes interalliés et un généreux prêt américain compléterait
le dispositif. Keynes anticipe ainsi l’octroi du Plan Marshall de 1947 couplé à
la promotion du retour à la libération des échanges en Europe dans le cadre de
l’Organisation économique de coopération européenne (OECE), la première
organisation européenne, née en 1948. La proposition de l’économiste
britannique s’inscrit moins dans un européisme forcené que dans la promotion
d’un internationalisme pacifique, comme en témoigne la référence à la Société
des Nations.
De fait, la
Grande-Bretagne fut une terre d’élection pour les mouvements de soutien à la SDN,
dont la dimension populaire était indéniable, avec près de 650 000 membres pour
la League of Nations Union en 1928 [4].
Certes, l’historiographie française de l’intégration européenne retient avant
tout le rapprochement franco-allemand orchestré par Briand et Stresemann, ainsi
que l’ambitieux plan du ministre français proposant le 5 septembre 1929 à
la Tribune de la SDN de créer une «sorte de lien federal » entre les États
européens. Mais c’est oublier qu’à cette époque, ni les Français ni les
Allemands n’étaient prêts à une quelconque délégation de souveraineté majeure.
Le cadre de l’État-nation restait indépassable, même dans les réseaux
transnationaux chrétiens-démocrates qui se réunissaient alors [5].
La référence de Briand au «lien fédéral» n’impliquait pas la création d’une
Fédération au sens institutionnel, à l’image de la Suisse ou des États-Unis.
Dès lors, la position britannique paraît beaucoup moins hostile à la
coopération européenne que ne pourrait le laisser penser une étude
superficielle de la rhétorique idéaliste de la réconciliation franco-allemande.
La spécificité de l’échelle de coopération européenne n’est certes pas défendue
par Londres, mais le gouvernement de Sa Majesté soutient l’accroissement de la
coopération internationale.
Après la crise de 1929
toutefois, le Royaume-Uni joue un rôle décisif dans le retour du nationalisme
économique. C’est l’un des premiers pays à dévaluer sa monnaie, dès septembre
1931, et à engager ainsi le monde dans une course à la dévaluation compétitive.
Ensuite, dès février 1932, Londres prit des mesures protectionnistes avec l’Import
Duties Act. Keynes lui-même, dans un article court publié en 1933,
reconnaissait qu’il avait été trop favorable au libre-échange international
dans ses textes passes [6].
Il ne s’agit toutefois pas d’un reniement complet : en 1933 puis dans son
œuvre majeure de 1936, La Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de
la monnaie, Keynes estime qu’une compétition internationale excessive est
néfaste, mais il reste favorable à une négociation internationale visant à
réduire les tarifs douaniers [7].
Londres n’est pas la seule à adopter une attitude non coopérative. Ce sont les
États-Unis qui ont lancé la guerre commerciale en augmentant leurs tarifs
douaniers avec le célèbre Smoot-Hawley Tariff Act de 1930, qui avait été
appliqué avant même le krach d’octobre 1929. Ainsi, le gouvernement britannique
a joué un rôle positif dans la promotion de la coopération internationale, et
donc européenne, dans les années 1920, sans idéalisme certes, mais cela
correspondait aux schémas de l’époque.
En Europe mais hors de la
Communauté Européenne
Après la Deuxième Guerre
mondiale, la situation change de manière dramatique entre le Royaume-Uni et le
continent. Les deux moteurs de la construction européenne, la paix et la lutte
contre le déclin, n’agissent pas de la même manière en Grande-Bretagne et dans
les autres pays d’Europe, en particulier les six membres fondateurs des
Communautés européennes, la France, l’Allemagne, l’Italie, et les trois pays du
Benelux (Belgique, Luxembourg, Pays-Bas). Les guerres à répétition et une
mortalité en croissance exponentielle entre 1870 et 1945 ont miné la France et
l’Allemagne. Au contraire, si le Royaume-Uni a souffert pendant les deux
guerres mondiales avec plus d’un million de morts et des destructions
importantes pendant le Blitz, son territoire n’a pas été envahi.
Surtout, le rapport aux
institutions nationales n’est pas le même. Le modèle britannique est marqué par
une grande stabilité depuis la Glorieuse Révolution de 1688, qui voit
l’adoption de la monarchie parlementaire encore en place aujourd’hui. Il a été
conforté par l’expansion industrielle et coloniale du 19e siècle,
puis par la nette victoire de la Seconde Guerre mondiale, alors que l’Empire
britannique était la seule puissance résistante aux forces de l’Axe alliées à
l’URSS entre 1940 et 1941. Au contraire, l’histoire institutionnelle des autres
grands États européens, France, Italie et Allemagne, est scandée par divers
échecs militaires, les plus petits États du Benelux ayant de leur côté servi de
champ de bataille. Certains leaders politiques des Six sont par conséquent plus
enclins à accepter de nouveaux modèles d’organisation étatique après 1945, et
notamment des délégations de souveraineté à des institutions supranationales.
Rien de tel n’était concevable pour les Britanniques.
Par ailleurs, l’Empire
britannique était, de par sa taille, un monde à lui tout seul. Bien plus vaste
que l’Empire colonial français, il était surtout beaucoup plus peuplé. Ni Paris
ni Berlin ne pouvaient donc envisager de rester seuls. Même dans le célèbre
discours de Zurich du 19 septembre 1946, Churchill appelle à la mise en place
d’une construction européenne concrète sans envisager que le Royaume-Uni puisse
y participer. Si l’on ajoute les spécificités insulaires de la culture et de
l’histoire britannique, qui sont réelles même si elles doivent être
relativisées [8],
ce rapport utilitaire des Britanniques à la construction européenne, loin de
tout idéalisme, trouve une explication logique.
Ainsi, la
non-participation des Britanniques aux débuts de la construction de l’Europe
communautaire ne doit pas être comprise comme un échec de leur part – la
Grande-Bretagne aurait «raté le coche» (miss the boat), selon la thèse
propagée par les européistes britanniques des années 1960 et jusqu’au discours
de Bruges de Tony Blair en 2000 [9].
Il ne faut pas non plus y voir une exclusion de la part des Six, mais
simplement le résultat d’un calcul rationnel [10].
Du fait de l’ampleur de son commerce avec des espaces situés en dehors des Six,
notamment l’ancien Empire colonial, et en raison de cette volonté constante de
ne pas altérer un modèle politique d’État-nation souverain qui a démontré une
fois de plus son efficacité pendant la guerre, il paraissait tout à fait
logique pour les Britanniques de ne pas s’engager dans les Communautés
européennes. Ces dernières représentaient un nouveau type de coopération
européenne: Keynes en 1919 comme Briand en 1929 n’envisageaient pas
explicitement la création d’institutions fédérales. Les premières organisations
européennes, OECE en 1948 et Conseil de l’Europe en 1949, ont d’ailleurs
respecté un schéma intergouvernemental. Au contraire, la déclaration Schuman du
9 mai 1950 propose d’ériger des institutions supranationales possédant des
pouvoirs propres, indépendamment des États. C’est ce qui se réalise ensuite
dans la Communauté Économique du Charbon et de l’Acier (CECA, 1951) puis dans
la Communauté Économique Européenne (CEE, 1957), qui associent dynamiques
intergouvernementales et fédérales. Dans les deux cas, les Britanniques ont été
invités à participer aux négociations entre les Six pour créer ces
organisations mais ont décliné l’invitation. La taille réduite de ces
communautés comme la perspective de délégation de souveraineté à des autorités
supranationales représentaient des défauts objectifs de leur point de vue.
LA NON-PARTICIPATION AUX
DÉBUTS DE LA CONSTRUCTION EUROPÉENNE N’EST PAS UN ÉCHEC MAIS UN CALCUL
RATIONNEL
Là encore, toutefois, Londres ne doit pas être considérée comme la mauvaise élève de l’Europe. Bien au contraire, à l’image de nombreux États européens non communistes, la Grande-Bretagne a fait partie des membres constituants des deux premières organisations européennes, l’OECE dans le domaine économique (1948) et le Conseil de l’Europe dans le champ politique (1949). Devant la perspective de la conclusion d’un traité à six créant un marché commun, le futur Traité de Rome de 1957, la Grande-Bretagne a lancé en 1956 un projet européen complémentaire, celui d’une zone de libre-échange [11]. Il s’agissait alors de compléter la petite Europe à Six, très intégrée, par une grande Europe réunissant les 17 pays de l’OECEautour d’une coopération minimaliste, essentiellement la libération des échanges de produits industriels. Ce projet représentait donc, en un sens, une contribution concrète du Royaume-Uni à la construction européenne.
Là encore, toutefois, Londres ne doit pas être considérée comme la mauvaise élève de l’Europe. Bien au contraire, à l’image de nombreux États européens non communistes, la Grande-Bretagne a fait partie des membres constituants des deux premières organisations européennes, l’OECE dans le domaine économique (1948) et le Conseil de l’Europe dans le champ politique (1949). Devant la perspective de la conclusion d’un traité à six créant un marché commun, le futur Traité de Rome de 1957, la Grande-Bretagne a lancé en 1956 un projet européen complémentaire, celui d’une zone de libre-échange [11]. Il s’agissait alors de compléter la petite Europe à Six, très intégrée, par une grande Europe réunissant les 17 pays de l’OECEautour d’une coopération minimaliste, essentiellement la libération des échanges de produits industriels. Ce projet représentait donc, en un sens, une contribution concrète du Royaume-Uni à la construction européenne.
En fait, la zone de
libre-échange est rapidement devenue un outil pour tenter de délégitimer la CEE,
tant pour les Britanniques que pour certains Européens du continent, déçus par
le caractère insuffisamment libre-échangiste de la Communauté européenne. C’est
le cas notamment du ministre allemand de l’économie Ludwig Erhard, qui aurait
préféré une libéralisation internationale des échanges sans les garde-fous
apportés par la CEE à la demande de pays plus protectionnistes comme la France
ou l’Italie. La manœuvre échoua finalement à la fin de l’année 1958, avec ce
qui peut être considéré comme un premier veto gaullien à la conception
européenne de la Grande-Bretagne. Si le président français défendait une Europe
du libéralisme régulée, dont l’ancrage occidental était tempéré par
l’affirmation d’une «Europe européenne» masquant la volonté de leadership
français, la conception britannique était fondée sur un libéralis me commercial
minimaliste et un atlantisme plein [12].
En 1960, c’est encore sur
l’initiative de Londres que l’association européenne de libre-échange (AELE)
entre sept pays européens ne désirant pas participer à la CEEest créée. Certes,
la candidature britannique à l’entrée dans la CEE dès 1961 fait douter de son
engagement dans l’AELE. En fait, la politique britannique reste
cohérente : il s’agit toujours de promouvoir une Europe essentiellement
commerciale, à la fois en dehors de la CEE avec l’AELE et au sein de la CEE, en
orientant cette dernière dans le sens des intérêts britanniques. Les études
récentes des historiens sur la candidature britannique de 1961 ont souligné
l’intransigeance de Londres, qui s’est rapidement fait de nombreux ennemis en
voulant renégocier le fonctionnement complet de la Communauté, même si c’est le
général de Gaulle qui prit la responsabilité de la rupture des discussions en
1963 [13].
Une rupture s’impose en
1967 lorsqu’Harold Wilson, le nouveau premier ministre travailliste, lance une
seconde candidature à l’entrée dans la CEE. Cette tentative est généralement
oubliée car elle échoue rapidement du fait d’un nouveau veto gaullien. Elle
marque en fait un tournant, d’ailleurs noté dans l’historiographie britannique [14],
car elle traduit l’acceptation pleine et entière du modèle de la Communauté
européenne par les Britanniques. Wilson se montre en effet beaucoup plus ouvert
que ne l’avait été son prédécesseur Macmillan en 1961 dans son acceptation du
modèle communautaire. Il lance même un nouveau projet, celui de créer une «Communauté
technologique européenne» pour approfondir la coopération technologique en
Europe. De fait, Londres était engagée dans de nombreuses coopérations européennes
dans des secteurs de pointe, le Concorde franco-britannique n’étant que la
partie émergée de l’iceberg. La démission de Charles de Gaulle permet la
réouverture des négociations d’adhésion avec les Britanniques, suivie par leur
entrée dans la Communauté en 1973.
Un Européen actif au sein
de la Communauté
Au cours des débats
récents sur le Brexit, certains ont dénoncé la trahison des élites d’Europe
continentale, qui auraient malicieusement attiré les naïfs Britanniques dans ce
qu’ils croyaient être une coopération strictement commerciale en 1973, pour les
embarquer en vérité dans une descente sans retour vers les États-Unis d’Europe.
Bien au contraire, une étude historique récente des débats de 1971 au Parlement
britannique sur la ratification de l’adhésion à la CEE a montré que les élites
politiques d’Outre-Manche se sont engagées en pleine connaissance de cause [15].
Trois principaux arguments
étaient opposés à l’entrée dans la CEE : l’atteinte à la souveraineté
britannique, la menace qu’elle représente pour l’idéal de libre-échange
international promu depuis Cobden, et enfin la remise en cause des accords
impériaux. La première objection a été balayée par l’impérieuse nécessité pour
les Britanniques de rejoindre la Communauté afin de maintenir leur rang sur la
scène internationale. Par ailleurs, la Communauté de 1972 restait largement
dominée par les dynamiques intergouvernementales plutôt que fédérales. La
seconde objection a été dépassée car elle procédait assez largement d’un
fantasme : à cette époque, les tarifs douaniers britanniques étaient plus
élevés que ceux de l’Europe des Six [16].
Le dernier point a donné lieu à des débats épiques sur le beurre de
Nouvelle-Zélande ou le sucre des Caraïbes, mais des compromis ont pu être
trouvés avec la CEE au cours des années 1970 [17].
Une fois dans la CEE, les
Britanniques ont souvent adopté un style de négociation brutal et maladroit qui
les a parfois isolés, surtout aux yeux du couple franco-allemand. Ils ont tenu
dès 1975 un référendum sur une possible sortie de la Communauté Européenne qui
a profondément divisé le Labour, mais a abouti à un «stay» résonnant.
Toutefois, l’étude du processus de décision, et pas simplement de la rhétorique
européenne, montre que les Britanniques sont toujours restés au centre du jeu
européen entre 1973 et 2016 pour trois raisons.
Tout d’abord, Londres n’a
pas souvent été isolée par le couple franco-allemand, dont la cohésion ne doit
pas être surestimée. Il n’a existé véritablement qu’entre 1976 et 1981 entre
Schmidt et Giscard (lorsque Barre était Premier ministre [18]),
puis entre 1983 et 1995 entre Mitterrand et Kohl. Les rapprochements ultérieurs
(Chirac/Schröder, Sarkozy ou Hollande/Merkel) ont été plus rares et
circonstanciés. Surtout, ces rapprochements politiques masquent de profondes
divergences en matière de structures et de politique économiques; c’est
d’ailleurs la force du couple franco-allemand que de les dépasser.
Ensuite, le Royaume-Uni a
constamment pu renégocier les accords européens pour obtenir des exemptions à
la règle. Dès 1978, le Système Monétaire Européen est créé avec tous les pays
de la CEE à l’exception des Britanniques. En 1984, Thatcher arrache le fameux «chèque»,
un rabais sur sa contribution au budget communautaire constamment prolongé
depuis. En 1991, Londres se voit accorder une exemption pour l’union monétaire
comme pour la Charte des droits sociaux fondamentaux. Il en est de même en
1994, lorsque la directive sur les comités d’entreprise européens est adoptée.
Par la suite, lors de la crise de l’euro, Londres, associée à d’autres pays
européens, obtient un droit de regard sur le renforcement des institutions de
la zone euro, afin d’éviter la création de deux systèmes institutionnels
séparés. En matière de défense, le Royaume-Uni a toujours obtenu le maintien de
la centralité de l’OTAN dans la défense européenne [19].
C’est d’ailleurs la
troisième marque de l’influence britannique: Londres a rarement été isolée dans
les débats européens. Une affinité existe avec l’Europe scandinave, tant sur le
plan institutionnel à travers une certaine méfiance commune envers les
institutions supranationales susceptibles de menacer la démocratie
parlementaire nationale, que sur le plan économique, avec la volonté de
préserver un modèle national perçu comme efficace (si différents ces modèles
soient-ils) [20].
Après la fin de la guerre froide, Londres s’est également montrée parfois plus
influente que Paris ou Berlin dans les anciens pays communistes d’Europe
centrale et orientale: en 2003, lors de la guerre en Irak, l’intervention
américano-britannique est soutenue par une coalition de gouvernements de la «nouvelle»
Europe comme par de nombreux pays de la «vieille» Europe (Portugal, Espagne,
Italie, Danemark entre autres). Le Royaume-Uni est ensuite l’un des rares États
à ne pas demander de période de transition pour la libre circulation des
travailleurs en provenance de ces nouveaux pays entrés dans l’Union Européenne
à partir de 2004. On retrouve ici les principes de l’Europe commerciale et
atlantique, encore renforcés par la période thatchérienne.
Finalement, l’isolement
récent des Britanniques est largement auto-imposé. Le Premier ministre David
Cameron a décidé seul de tenir un référendum sur la sortie des Britanniques de
l’Union Européenne, après avoir obtenu de nouvelles concessions
institutionnelles en février 2016. Cette décision intervient après plusieurs
années d’isolement croissant des Britanniques au sein des institutions
européennes, qui rappelle dans une certaine mesure les tentatives désespérées
de Macmillan de s’opposer à la CEE puis de la modeler à l’image de son pays.
Les préventions des dirigeants britanniques s’étendent au delà de l’EU car
elles concernent également la Cour Européenne des Droits de l’Homme du Conseil
de l’Europe. Le gouvernement Cameron lui a reproché de nombreuses entraves à la
souveraineté britannique et cherché des outils pour se soustraire à son
influence. Pourtant, les Britanniques avaient joué un rôle important dans
l’élaboration de la Convention Européenne des Droits de l’Homme de 1950. C’est
pendant ces périodes de repli sur soi que l’influence du pays s’étiole en
Europe, sans pour autant croître dans le reste du monde(...)
Laurent Warlouzet, La vie
des idées

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