Paradis des riches, Etats des pauvres
L’actualisation d’un livre fondamental pour comprendre les
paradis fiscaux et les mécanismes d’évasion et de fraude fiscales.
«Les révélations en
provenance des paradis fiscaux se sont succédées depuis la première édition de La
Richesse cachée des nations en 2013. Celles-ci ont fait la première page
des journaux, ont permis aux Etats de récupérer une partie des impôts dus (y
compris grâce aux « cellules de dégrisement »), et incité les gouvernements, la
Commission européenne et l’OCDE à prendre des mesures pour limiter la fraude,
même si celles-ci semblent encore parfois bien timides. Elles ont également
permis d’en apprendre un peu plus sur les fraudeurs, au moins lorsque les
administrations fiscales ont accepté de collaborer avec les chercheurs.
Pour autant, le montant
des avoirs détenus dans les paradis fiscaux a continué à croître, explique
Gabriel Zucman, qui a actualisé ses données pour cette nouvelle édition, à peu
près au même rythme que le patrimoine financier. Ce montant atteint aujourd’hui
7 900 milliards d’euros, soit 8 % du patrimoine financier des ménages, et
représente une perte de recettes fiscales, pour l’ensemble des Etats, que
celui-ci estime à 155 milliards d’euros par an. Ce qui peut sembler
relativement faible, mais cette évasion fiscale internationale (car cette
estimation ne prend pas en compte la fraude fiscale qui se limite au cadre
national) est surtout, et même de plus en plus, l’affaire des très riches, pour
lesquels elle représente une part de leur patrimoine nettement plus importante.
La lutte contre celle-ci est donc aussi, mais pas seulement, une affaire de
principe.
Des avoirs dissimulés : de
la Suisse au monde entier
La Suisse est la plus
ancienne place mondiale pour la gestion de fortune, et aujourd’hui encore la
plus importante. Son décollage date de la période qui a suivi la Première
Guerre mondiale, qui a vu une forte montée des taux d’imposition en particulier
en France. Dès cette époque, les avoirs détenus en Suisse par des étrangers
étaient principalement constitués de titres étrangers : actions de sociétés
industrielles allemandes ou de chemins de fer américains, emprunts publics
français et britanniques, etc., et l’intérêt principal pour ceux-ci de confier
leurs titres à une banque suisse était déjà l’évasion fiscale. Sa croissance a
repris après la guerre, la Suisse étant jusqu’aux années 1980 la seule place en
état de marche qui offrait la protection du secret bancaire. Et lorsque
d’autres places ont émergé (en Europe, en Asie et aux Caraïbes), une grande
partie des banques qui y ont été domiciliées étaient des filiales des banques
suisses. De fait, plus que de se concurrencer, les paradis fiscaux ont en
réalité eu tendance à se spécialiser. Ainsi, si la garde des titres reste
encore relativement souvent du ressort de la Suisse, les investissements
passent par des fonds, qui sont souvent domiciliés, selon la catégorie à
laquelle ils appartiennent, au Luxembourg, en Irlande ou aux Îles Caïmans, où
ni les dividendes qu’ils encaissent ni ceux qu’ils versent à leurs clients ne
sont taxés. D’autres paradis fiscaux se sont spécialisés dans les techniques de
dissimulation des ayants droit et la création de sociétés-écrans, de trusts ou
de fondations, comme les Îles Vierges britanniques, les Îles Caïmans ou encore
le Lichtenstein. La plus grande partie des avoirs détenus en Suisse par des
étrangers l’est désormais à travers de telles structures, ce qui complique leur
attribution aux résidents des différents pays. Sur les 2 100 milliards d’euros
que représentent les fortunes étrangères détenues en Suisse (selon les
informations disponibles au printemps 2017), et dont 750 milliards d’euros sont
investis, soit dit au passage, dans des fonds luxembourgeois, on peut toutefois
estimer que 960 milliards d’euros appartenaient à des européens, dont 170
milliards d’euros à des Français.
G. Zucman évalue ensuite
le montant des avoirs dissimulés, non plus seulement en Suisse, mais bien dans
l’ensemble des paradis fiscaux. Il utilise pour cela le fait que la non
déclaration par les détenteurs d’une partie de leurs actifs se traduit par un
écart lorsque l’on considère les actifs et les passifs qu’enregistrent les
nations les unes vis-à-vis des autres (ce qui lui fait dire que l’on pourrait
penser que la terre serait détenue pour partie par une autre planète). Il
estime ainsi le montant des avoirs dissimulés au niveau mondial à 7 900
milliards d’euros, comme indiqué ci-dessus. 75 % de ceux-ci se trouvent donc
détenus dans d’autres paradis fiscaux que la Suisse, au premier rang desquels
Singapour, Hong-Kong, Les Bahamas, les Îles Caïmans, le Luxembourg et Jersey,
qui présentent des passifs excédentaires, par rapport aux actifs correspondants,
très importants.
Les pertes de recettes
fiscales associées peuvent alors être estimées à 155 milliards d’euros par an,
dont 55 milliards d’euros pour les pays européens, où la richesse dissimulée,
note l’auteur, serait plutôt de l’ordre de 11 %, versus 8 % au niveau mondial,
du patrimoine des ménages. En effet, la plus grande partie de la « fortune
manquante » est non déclarée.
Les fuites qui se sont
multipliées depuis 2013 ont permis de mieux cerner qui pratique l’évasion
fiscale. L’exploitation de la portion scandinave de la liste HSBC dans le cadre
d’une coopération au long cours entre les autorités fiscales norvégiennes et
danoises, des journalistes suédois et des chercheurs a par exemple permis de
vérifier que la très grande majorité de ces clients ne déclaraient pas leurs
avoirs, mais aussi que ces clients consistaient pour l’essentiel dans de très
grosses fortunes. La nécessité pour échapper à l’impôt de multiplier désormais
les écrans, le souci des banques de minimiser leurs risques si une fuite
advient, mais également l’hyperconcentration des richesses poussent tous dans
la même direction : l’évasion fiscale internationale est de plus en plus
réservée aux ultra-riches.
Des mesures à mettre en
œuvre : des sanctions proportionnelles et un cadastre financier mondial
L’économiste de Berkeley
détaille ensuite les mesures déjà mises en œuvre pour lutter contre l’évasion
fiscale, pour la plupart sans succès. Cela dit, quelques progrès ont toutefois
été enregistrés ces dernières années. L’échange automatique de données entre
les banques offshore et les administrations fiscales, qui est une
vieille idée, est en passe de devenir le standard mondial. Les Etats-Unis
l’appliquent aux autres (sans s’astreindre toutefois à la réciprocité) sous
menace de lourdes sanctions, l’OCDE leur a emboîté le pas et les principaux
paradis fiscaux, y compris la Suisse, Singapour et le Luxembourg, ont accepté
d’y prendre part. Cet échange bute encore sur plusieurs problèmes : l’absence
de sanctions prévues contre les récalcitrants dans la plupart des pays (à
l’exception des Etats-Unis), notamment au motif que celles-ci feraient fuir les
investissements si l’on se mettait à taxer forfaitairement les revenus
financiers, la multiplication, avec la complicité des banques (souvent en
violation de la réglementation anti-blanchiment), des sociétés-écrans, des
trusts et des fondations, dont les Panama Papers ont permis de prendre
la mesure, qui visent toutes à déconnecter l’argent de ses propriétaires réels,
et, finalement, le sentiment d’invulnérabilité des grandes banques, malgré les
amendes qu’elles peuvent être condamnées à payer.
Comment sortir de cette
situation ? De deux manières explique l’auteur. Mettre en œuvre des sanctions
proportionnées aux pertes fiscales subies, dont les ordres de grandeur sont
désormais connus, notamment grâce à ses travaux, et instituer un cadastre des actifs
financiers.
Une première approche en
matière de sanctions consiste à taxer tous les revenus financiers versés à des
paradis fiscaux. La plupart des grandes puissances pratiquent déjà ainsi
vis-à-vis de territoires non coopératifs, mais dont la liste est très limitée.
Pour que celle-ci fonctionne, il faut la généraliser à tous les micro-paradis
fiscaux qui ne respectent pas le standard de transparence et augmenter le taux
de prélèvement à la source. Pour les plus gros paradis fiscaux, qui sont aussi
des places financières de premier plan, qui abritent des activités tout à fait
légitimes, la solution ci-dessus est inapplicable.
Une autre façon de
procéder consiste alors à agir sur le plan des échanges de biens et de
services, en taxant les exportations de ces pays à proportion des pertes de
recettes fiscales dont ils sont responsables. Ce qui justifierait, par exemple
pour la Suisse, selon les calculs de l’auteur, l’instauration d’un tarif
douanier de 30% sur les produits importés par la France, l’Allemagne et
l’Italie, qui se traduirait ainsi, selon toute vraisemblance (même si on ne
sait jamais dans un tel cas quelle sera exactement la réaction des importateurs
et des exportateurs et partant comment les choses évolueront dans le temps),
par une baisse de 15 milliards du revenu national en Suisse et une augmentation
de même montant chez ces voisins, correspondant à leur perte de recette
fiscales. Ces 15 milliards correspondraient également plus ou moins à ce que
rapporte à la Suisse la gestion des avoirs dissimulés tous pays confondus, soit
3% du PIB, activité à laquelle il lui serait demandé de renoncer. Si jamais
cela ne suffisait pas, il conviendrait d’élargir la coalition à d’autres pays.
Le cas du Luxembourg est
autrement plus problématique, tout d’abord parce que celui-ci est protégé des
sanctions douanières par les traités européens. En même temps, il est au cœur
de l’évasion fiscale européenne (comme les LuxLeaks en 2014 ont
contribué à le faire apparaître au grand jour) et paralyse la lutte contre ce
fléau depuis des décennies. En 2017, un tiers de sa production sert à payer les
salaires des travailleurs transfrontaliers que l’implantation des sociétés
financières a entraîné et, surtout, les revenus aux propriétaires étrangers des
banques et autres établissements financiers. Il lui en coûterait au bas mot
aujourd’hui 30% de son PIB de renoncer à cette activité. La menace à agiter là
aussi doit être proportionnée, explique Zucman, dont le stylo (ou le clavier)
ici ne tremble pas, et doit prévoir, à défaut d’une coopération immédiate,
l’exclusion de l’Union européenne, suivi d’un embargo financier et commercial
de la part des trois pays limitrophes. Reste à se convaincre que ce scénario
soit politiquement envisageable. Peut-être en cas de crise financière dans
laquelle la responsabilité de celui-ci serait tout particulièrement engagée ?
Lutter efficacement contre
l’évasion fiscale nécessite par ailleurs la mise en place d’un cadastre
financier mondial, c’est-à-dire d’un registre indiquant qui possède l’ensemble
des titres financiers en circulation, permettant aux administrations fiscales
de vérifier que les banques leur transmettent bien toutes les données dont
elles disposent. Des registres similaires existent déjà dans tous les pays,
mais dispersés et gérés, le plus souvent, par des sociétés privées, qui jouent
le rôle de compensateurs et de dépositaires centraux. Les titres apatrides dont
les obligations émises dans une autre monnaie que celle du pays du résident
sont également suivis par deux sociétés Euroclear en Belgique et Clearstream au
Luxembourg. Une première étape consisterait à réunir l’ensemble de leurs bases
de données informatiques. Ensuite, l’un des principaux enjeux pour un tel
cadastre serait d’enregistrer les bénéficiaires effectifs des richesses (qui
rejoint également une préoccupation de la réglementation anti-blanchiment), ce
qui n’est pas nécessairement le cas pour les registres existants qui se
satisfont le plus souvent d’enregistrer les noms des intermédiaires par
lesquels les titres transitent. Il conviendrait également de le compléter
s’agissant des produits dérivés, pour lesquels il n’existe pas de registre
privé complet à l’heure actuelle, pour éviter que ceux-ci ne deviennent le
refuge des évadés.
Enfin, pour contribuer à
percer la multitude d’écrans qui peuvent exister entre les détenteurs des
titres et les propriétaires réels de richesses, mais également pour éviter que
se développe à grande échelle un commerce d’identité, dans lequel les individus
prétendraient détenir les richesses des fraudeurs et des trafiquants de drogues
(comme les fuites récentes en ont encore donné plusieurs exemples), il serait
judicieux d’instaurer ou de faire jouer également ce rôle à un impôt mondial
sur le capital. Celui-ci pourrait être prélevé à la source, grâce au cadastre,
à hauteur de 1 % du stock de patrimoine (ou un peu plus). Pour récupérer
ce montant ou pouvoir l’imputer sur leur impôt, les détenteurs de richesses
n’auraient alors d’autre choix que de déclarer leur patrimoine au fisc (il
faudrait simplement pour les inciter à le déclarer que le montant prélevé
à la source soit plus élevé que l'impôt qu'ils devraient payer à
l'administration fiscale de leur pays de résidence, en se calant sur les taux
d'imposition les plus élevés).(…)»
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Jean
Bastien Nonfiction.fr

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