Brigitte Le Grignou, Erik Neveu, Sociologie de la télévision
«1Voilà plus de cinquante
ans désormais que le monde universitaire s’intéresse à la télévision, cinquante
années occupées par la sociologie et les sciences politiques, les sciences de
l’information et de la communication, la sémiologie, les études de
civilisation, la psychologie et bien d’autres encore. Brigitte Le Grignou et
Erik Neveu proposent un état des lieux de ces recherches, sous l’angle de la
sociologie d’abord, certes, mais sans s’interdire d’embrasser l’ensemble des
apports des autres disciplines. L’entreprise n’a cependant rien d’évident
puisque les universitaires, comme les intellectuels médiatiques, ont parfois
tenu sur la télévision un discours vague et imprécis, fait de généralités
morales peu en rapport avec les résultats empiriques. Et ces résultats,
produits par des instances non scientifiques – quand par exemple les chaînes
tentent de connaître leurs publics et d’en évaluer les pratiques, demandent à
leur tour à être examinés avec un regard critique. Le projet des deux auteurs
ne se limite donc pas à proposer un résumé: il implique également la discussion
des partis pris méthodologiques.
2L’ouvrage est organisé en
cinq sections. La première, «Professionnels de la télévision. Star Academy»,
revient sur les parcours des acteurs des industries culturelles. Elle met en
évidence la transformation des instances directrices, où les cadres issus des
écoles de commerce et d’ingénieurs se substituent peu à peu aux professionnels
de l’audiovisuel. La télévision est de plus en plus gérée comme n’importe
quelle entreprise et il n’est pas indifférent à ce titre que les chaînes se
trouvent intégrées à des groupes plus vastes, dont l’activité médiatique n’est
qu’une parmi un panel diversifié. Cette situation s’accompagne d’une précarité
toujours plus importante des créateurs artistiques et des journalistes
d’investigation, ainsi que d’une hiérarchie sans cesse plus affirmée entre
celles et ceux qui travaillent en permanence au siège et celles et ceux qui,
sur le terrain, contractants ou permanents, subissent des contraintes
opérationnelles importantes.
3La deuxième section, «Le
sens du flux. La caméra explore le temps», se consacre aux questions de
programmation et de composition de l’offre médiatique. La mutation de la grille
des programmes est corrélée à la mutation des moyens technologiques à la
disposition des téléspectateurs, et par conséquent de leurs pratiques. Conçue
d’abord pour offrir une lisibilité à l’offre, la grille des programmes s’affine
pour identifier des cases horaires stratégiques. Les programmes se spécialisent
en fonction du cœur de cible qu’ils pressentent. Cette spécialisation se
produit en même temps qu’un passage de la logique populicultrice, qui voit dans
la télévision un moyen d’éduquer le téléspectateur et la société dans son
ensemble, à une logique d’efficacité commerciale, qui laisserait moins de place
aux expérimentations, par son désir de s’en tenir à des produits éprouvés, dont
le succès est facile à anticiper. Ces anticipations sont néanmoins constamment
déjouées par le caractère de plus en plus concurrentiel de l’offre
télévisuelle, puisque non seulement les chaînes se multiplient mais les écrans
se diversifient et créent des modalités d’accès nouvelles. La capacité de la
télévision à éduquer un public pensé comme une communauté, ou même simplement à
satisfaire les attentes d’un groupe bien identifié, se heurte à
l’individualisation croissante des pratiques de consommation.
4La troisième section, «En
quête du public. Secret Story», s’attache justement plus en détail à
cette question. Elle montre que l’appréhension du public télévisuel a longtemps
souffert de deux biais: la domination des approches quantitatives, peu à même
d’explorer la diversité des pratiques, et des discours généralistes étrangers
aux études empiriques. Les recherches ont pu cependant établir un certain
nombre de constantes, notamment la faible consommation télévisuelle des plus
jeunes, la part essentielle du public de plus de soixante ans et la volatilité
des téléspectateurs, dont la fidélité à un programme ou même à une seule
séquence est loin d’être acquise. Le tournant ethnographique des recherches,
qui propose des études qualitatives et complète les données fournies par des
analyses d’audience et des estimations démographiques, montre en effet que le
public, loin d’être le récepteur passif et docile des flux télévisuels,
sélectionne ses programmes, les sectionne pour vaquer à d’autres activités, les
critique et les commente. Les études ne permettent donc guère d’entretenir
l’idée d’un public d’adolescents passivement abrutis par des flux reçus sans la
moindre distance critique.
5Il est à ce titre naturel
que la quatrième section, «Une arme de persuasion massive. Ça se discute»,
s’interroge sur les effets concrets de la télévision sur ses téléspectateurs.
Force est de constater que les résultats sont maigres. Les deux auteurs
montrent qu’il est difficile d’établir que la télévision ait une influence par
exemple sur les résultats électoraux ou bien la violence. La télévision peut
difficilement être envisagée comme un moyen de persuasion univoque, malgré les
fantasmes de certains spécialistes en communication. En réalité, l’effet d’un
programme est plutôt la conséquence de l’activité de commentaire déployée à son
sujet par les chroniqueurs et les éditorialistes que celle du programme
lui-même. C’est par exemple a posteriori, par le jeu de ces avis
censément autorisés, que tel débat politique se transforme en victoire de l’un
ou de l’autre, alors que les téléspectateurs interrogés par les enquêtes
ethnographiques se montrent singulièrement divisés sur ces questions. Le
véritable effet que les auteurs concèdent à la télévision est celui de donner
au téléspectateur la capacité de voir ce qui lui est ordinairement caché du
fait de sa situation sociale et géographique, et par conséquent de prendre
conscience de ce qui se dérobe à lui. Ce serait ainsi que les femmes auraient
eu accès, dès le début de la télévision, au spectacle d’activités masculines
dont elles étaient le plus souvent exclues, comme la politique ou les
compétitions sportives.
6Examiner l’emprise
politique de la télévision, comme se le propose la cinquième et dernière
section, «Le monde sous l’empire de la télévision. Game of Thrones», n’a
rien d’évident. Il est indéniable que la télévision a considérablement changé
les pratiques de la communication politique, en faisant peser deux exigences
nouvelles sur les professionnels du milieu: celle d’être toujours présents et
disponibles au regard des autres et celle de s’exprimer familièrement, en
dehors des codes de la rhétorique politique, sans être toutefois en mesure de
s’en affranchir tout à fait. Il en va de même par exemple pour les
télévangélistes, qui développent pour la télévision de nouvelles pratiques
cérémonielles. Si la télévision est indubitablement un média de grande écoute,
elle n’en domine pas pour autant tous les aspects de la vie culturelle: ainsi
les auteurs rappellent que la légitimité des acteurs économiques s’obtient
d’abord par les commentaires d’une presse écrite spécialisée et que celle des
universitaires est souvent inversement proportionnelle à leur exposition
médiatique. La télévision ne saurait ainsi être considérée comme l’alpha et
l’oméga de la communication et des univers médiatiques, et son analyse appelle
une approche nuancée.(…)»
François Ronan-Dubois,
Lectures
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